Nos forêts souffrent de plus en plus du dérèglement climatique : sécheresses, stress hydrique, tempêtes, carence nutritionnelle liée à un sol appauvri, attaques de ravageurs comme le scolyte… La quasi-totalité des plantations d’épicéa dépérit faute de pouvoir se défendre contre ce coléoptère parasite. Gouverner, c’est prévoir. Comment allons-nous rendre notre forêt résiliente aux changements climatiques ? Quelles espèces d’arbres devraient peupler notre avenir ?

Avec ou sans monoculture ?

Pour Michel Fautsch, bio-ingénieur des eaux et forêt et chargé de projets environnement, les crises qui s’accumulent, dont celle du scolyte, sont une opportunité pour repenser la forêt et remettre en question certaines pratiques sylvicoles. Dans son viseur : les plantations monocultures d’arbres "qu’il ne faut pas confondre avec la forêt qui est un milieu naturel où cohabitent des essences variées, où les arbres ont des âges différents et où se côtoient une végétation ligneuse mais aussi arbustive et herbacée. La forêt est donc très éloignée de ce qu’on peut voir en Ardennes sur des surfaces colossales à savoir ces plantations avec une seule essence (épicéa, douglas ou pin) bien régulières et équiennes (arbres qui ont le même âge). La sortie de crise passe par un autre modèle de gestion. Sortons de ces plantations monocultures pour aller vers des peuplements mélangés", assène cet ex-responsable de Natura 2000.

À l’opposé, les plantations et les monocultures font toujours partie de la forêt future pour la Société royale forestière de Belgique (SRFB), une ASBL qui accompagne et défend les forestiers privés. Isabelle Lamfalussy, chargée de la sensibilisation du public à la forêt, explique : "Nous prônons de diversifier à tous les niveaux : résineux et feuillus, parcelles mélangées et monocultures, arbres indigènes et exotiques, peuplements de tous âges, plantation et régénération naturelle. C’est le concept de forêt mosaïque, développé par l’Office national des forêts de France qui tient compte de tous les services écosystémiques rendus par la forêt." En Wallonie, la moitié de la forêt est privée, soit 282 000 h que se partagent 100 000 propriétaires. En Flandre, 70 % de la forêt est privée, soit 100 000 h que se partagent aussi 100 000 propriétaires.

Doit-on importer des essences ?

Mais notre forêt sera-t-elle plus résiliente aux changements climatiques en faisant venir de nouvelles essences ? "Oui, affirme Isabelle Lamfalussy, personne ne peut prédire comment réagiront les différentes essences, indigènes ou exotiques, aux changements climatiques." La SRFB conseille ainsi de miser sur tous les tableaux : les essences indigènes et les essences exotiques. L’ASBL a d’ailleurs initié un programme de recherche "Arboretums forestiers" pour tester des arbres de provenances étrangères sur une centaine de petites surfaces de forêt (0,2 h). Objectif : identifier ceux qui s’adaptent le mieux aux changements climatiques, tout en produisant du bois d’œuvre de qualité et en étant non invasifs. Outre des arbres méridionaux ou méditerranéens, comme le chêne pubescent, le pin de Macédoine ou le noisetier de Byzance, quelques essences américaines sont incluses dans cette recherche, qui sera suivie pendant 30 ans dans toute la Belgique avant d’être totalement validée.

À l’opposé, c’est "non. Ne répétons pas les erreurs du passé, signifie Michel Fautsch. On a importé l’épicéa et nous faisons face aujourd’hui à une catastrophe. On a introduit les pins, les voilà victimes de dépérissement. On a amené le douglas qu’on croyait plus robuste mais les sécheresses à répétition révèlent sa fragilité. Aujourd’hui, certains veulent introduire de nouvelles essences comme le tulipier de Virginie, le tsuga (ou pruche du Canada) ou encore le thuya (bien connu de nos jardins) pour sauver nos forêts. Misons plutôt sur nos espèces indigènes et exploitons mieux notre capital. Je pense notamment au frêne, décrié actuellement à cause d’un champignon mais dont des individus plus résistants peuvent être à la base de massifs forestiers exceptionnels".

La régénération naturelle en question

Un arrêté ministériel de Céline Tellier, ministre de la Forêt, sorti en octobre 2019, servira de boussole pour bétonner l’avenir ligneux de la Wallonie : "L’objet du dispositif est d’améliorer la résilience de la forêt wallonne par la diversification des essences, l’utilisation d’essences moins sensibles aux perturbations climatiques et l’amélioration de sa biodiversité, en agissant au niveau des propriétés individuelles." (LLB 20/01) À ce stade rien n’est décidé non plus à propos d’un autre débat : plantation (chère aux forestiers) versus régénération naturelle (chère aux environnementalistes). Michel Fautsch, lui, a tranché. "L’après-scolyte sera de faire confiance à la régénération naturelle avec des peuplements plus mélangés qui n’excluent ni des résineux ni quelques exotiques. Parce qu’en cas de dépérissement d’une essence, la gravité est toujours moindre quand la diversité existe." Logique sanitaire mais deviendra-t-elle arborescente ?

À votre avis

Vous avez été près de 400 à nous répondre sur lalibre.be. Le chêne fut largement plébiscité, suivi du hêtre, puis du douglas, qui dû mener une lutte acharnée pour s’emparer de la troisième marche du podium, devant le charme et le châtaignier.

1. Le chêne, cet indétrônable roi

C’est le roi, l’indétrônable, le vénérable, "celui de qui la tête au Ciel était voisine". Le chêne, malgré les vers de La Fontaine, qui tenta de redorer le blason du roseau, reste l’indéboulonnable empereur de nos forêts européennes. Cette essence aux cent espèces symbolise d’ailleurs dans plusieurs cultures la force, le pouvoir, la paix et la croissance. C’est aussi son bois, dur et imputrescible, qui " a longtemps été utilisé pour fournir des pieux pour les fondations", notent Margot et Roland Spohn dans leur ouvrage 350 arbres et arbustes (aux éditions Delachaux et Niestlé). "C’est ainsi que plusieurs édifices et centres historiques, comme Venise ou Amsterdam, reposent en grande partie sur des troncs de chêne. " De quoi lui assurer un avenir certain dans nos contrées ?

"Nous avons la chance d’avoir deux espèces indigènes, explique Michel Fautsch, le chêne sessile et le chêne pédonculé, qui, outre une belle diversité génétique, ont des aptitudes écologiques différentes. Ainsi les endroits plus secs sont-ils plus propices au chêne sessile, ce qui en fait une essence indigène d’avenir."

2. Hêtre et ne plus être ?

Sans l’homme et ses interventions sur la forêt, le hêtre commun serait l’essence la plus fréquente en Europe centrale. Son fruit, les faînes, a d’ailleurs nourri nos ancêtres préhistoriques, fourni de l’huile et de la farine à nos ascendants jusqu’au XXe siècle, et permis d’engraisser les porcs. En 2021, le hêtre arrive deuxième auprès des lecteurs de La Libre, mais son avenir n’en reste pas moins sombre. Les changements climatiques en cours et à venir ne lui sont pas favorables. S’il peut facilement vivre centenaire (voire jusqu’à 500 ans), le hêtre est fragile et vulnérable. Il n’apprécie ni la chaleur ni la sécheresse, deux phénomènes auxquels il est de plus en plus confronté. Des études menées en forêt de Soignes constatent d’ailleurs que les hêtres y présentent un retard de croissance depuis 1976. De là à dire qu’ils vont disparaître de nos paysages ? Non, mais ils se logeront plutôt dans le fond des vallées, sur les coteaux septentrionaux, et partageront leur espace avec d’autres espèces. Ce voisinage sera d’ailleurs bénéfique à la forêt. La feuille ovale et légèrement ondulée du hêtre se décompose en effet difficilement, note Michel Fautsch. Faire en sorte qu’elle ne soit pas seule à tapisser le sol (mélangée avec du bouleau ou du sorbier) sera donc propice à la constitution d’un humus riche et fertile.

3.Douglas, l’oncle d’Amérique

Le douglas a des arguments à revendre. Il pousse vite et haut, propose un bois dur et tenace dans le temps, et peut produire deux fois plus de bois que l’épicéa commun. Cela fait donc près de deux siècles qu’il a été introduit dans nos contrées par un certain Douglas, chasseur de plantes écossais qui avait repéré ses semences originaires de l’ouest de l’Amérique du Nord. Le douglas est reconnaissable par sa silhouette conique, sa taille qui peut dépasser les 100 mètres de haut, ses aiguilles souples et fines et ses cônes aux larges écailles. Son écorce est par ailleurs très épaisse, ce qui lui permet de survivre aux feux de forêt.

Il est devenu le successeur sylvicole de l’épicéa dans nos Ardennes. Le risque serait de rester dans des plantations mono-essence, bien qu’apparaissent ici et là des peuplements hêtre-douglas qui, toutefois, ne poussent guère plus loin la diversité biologique. Attention, certains insectes attaquent de plus en plus le douglas. À voir le résultat dans quelques années.