Depuis le buzz youtubesque d'un Stromae faussement éméché dans les rues de la Capitale, les louanges tombent du ciel comme les gouttes de pluie un jour de drache nationale. Pourtant, la question mérite d'être posée: cet artiste, unanimement porté aux nues depuis que les premières notes de Racine Carrée sont arrivées aux oreilles de la critique et du public, est-il vraiment si formidable? Ripostes.


NON, selon Nicolas Capart

Critique musical et journaliste indépendant

Stromae est-il si formidable?

C’est un artiste intéressant mais on en fait trop. "Racine Carrée" est un bon 2e disque mais pas la panacée. Il est très malin, instruit, sympa et cultivé, ce qui aide dans une carrière et lui permet d’appréhender sans problème un schéma médiatique. Ce qui lui a permis de s’entourer d’une armada de professionnels qui gère tout. Si je considère que Stromae n’a pas de génie mais du talent, je vise ses grandes qualités de producteur. "Formidable", s’il m’horripile par son phrasé, n’en est pas un moins un morceau extrêmement bien produit par ses soins et s’appuyant sur un instrumental magnifique. Peu de gens en parlent, c’est pourtant son plus bel atout. 

Son buzz en a marqué beaucoup… 

Prendre comme marqueur son buzz aux 300 000 vues sur YouTube me gêne. Une vidéo sur Internet d’un bébé qui hoquette de rire ou d’un chat qui danse avec un chien fera aussi 300 000 vues… sans qu’ils aient de talent intrinsèque. On ne transforme pas en or des vues sur YouTube. 

Ses chiffres de vente impressionnent…  

Ils emballent. Maintenant quand on décortique l’historique des meilleures ventes en France, on tombe sur des Michael Youn, des Patrick Sébastien, pas tellement sur des artistes musicaux. N’est pas forcément populaire celui qui a la meilleure proposition artistique. Il est bon de le rappeler. 

Les médias l’encensent… 

Ça me rappelle la chanteuse américaine Lana Del Rey. Elle a commencé à distiller des clips mystérieux sur la toile, bien cadrée par sa maison de disque. L’effet démultiplicateur Internet et sa mise en valeur ont été incroyables. Avec la même personne et la même voix qui n’intéressaient personne trois ans plus tôt, ils ont créé de toutes pièces une artiste qui cartonne dans le monde entier. L’emballement de la machine a dépassé sa propre production. Idem avec Stromae, même s’il a plus de talent. 

Sa musique ? 

On devine en filigrane des influences hip hop, de rumba congolaise, mais dans sa globalité, cela reste une machine à tubes eurodance, soit le niveau zéro pour les vrais amateurs de musique. Le ketje est devenu star d’un public pas vraiment fan de musique. Les autres n’ont pas le choix d’aimer ou pas Stromae, ils sont contraints de faire avec. 

Le digne successeur de Jaques Brel ?  Quand il se dit gêné par cette comparaison, c’est de la com. Il a tout fait pour que cette référence s’impose. Jacques Brel a chanté l’ivrogne, Stromae offre la version du mec bourré en roulant les "r". Il surfe allègrement sur la vague belgitude. Il est bien sous tous rapports, aime la langue française, la mixité, les valeurs de la famille… Oui, il sait toujours quoi dire. Un gendre idéal consensuel qui dégaine toujours la bonne carte. Passé maître dans l’art de se rendre sympa. Les médias signent et suivent. Du coup, il y a un trop-plein. Paradoxe, celui qui a maximalisé sa com a sorti lors d’une interview sur la RTBF : "je suis le premier à être dégoûté de quelqu’un, d’un artiste, quand je n’arrête pas de le voir dans les médias et c’est normal… Mais il faut avoir l’humilité de dire stop." C’est le moment, c’est l’instant. 

Stromae, intouchable ? 

Il est curieux d’observer le consensus quasi absolu des médias qui entoure Stromae et la sortie de son second album. Et naviguer en vents contraires, c’est s’exposer à la foudre populaire qui le vénère, forcément. C’est aussi le signe d’un certain chauvinisme noir-jaune-rouge. Celui-là même qui incite à porter aux nues le moindre artiste du cru et à s’indigner à la moindre critique négative. Cette tendance à glorifier envers et contre tous nos héros locaux. Cette espèce de faux complexe d’infériorité du Belge que Stromae a su parfaitement digérer et incarne en surfant sur la vague de l’humilité. Au diable le politiquement correct, ce que je voudrais parfois c’est simplement le secouer.


OUI, selon Michel Bampély

Doctorant en sociologie de la culture. Artiste, producteur, manager et directeur du label Urban Music Tour

Est-il vraiment si formidable ? 

Oui, il s’est imposé comme l’un des artistes les plus créatifs de sa génération dans une industrie musicale qui reprend son souffle depuis la crise du disque de 2003. Stromae est l’un des principaux artisans de cette reprise des ventes de disques à l’instar de Daft Punk, des Enfoirés ou de Génération Goldman. Pascal Nègre se disait séduit par "la force de ses chansons, le talent qui nous sautait au visage" mais "aussi parce qu’il y avait un sacré début de buzz, quelque chose comme 300 000 pages vues sur son MySpace". 

Est-ce un génie ? 

Osons. Le génie dans le monde des arts désigne une personnalité qui se démarque des autres par ses multiples talents. Dans le domaine industriel, le génie signifie l’art de l’ingénieur dont la fonction est de concevoir, d’innover, de diriger des projets qui demandent une technicité complexe. Stromae se distingue par sa capacité d’innovation et son intelligence marketing dignes des plus grandes écoles d’ingénieur ou de commerce. 

En quoi innove-t-il ? 

Avec le développement des technologies de l’information, les artistes amateurs peuvent maintenant diffuser leurs créations musicales et audiovisuelles sur la toile via les réseaux sociaux. La concurrence s’avère être plus rude et cela pousse les professionnels à se montrer plus créatifs et réactifs tant l’offre est surabondante. Proposer uniquement un disque, des clips et une tournée désormais ne suffit plus à satisfaire le public qui en demande toujours davantage. Stromae l’a bien compris en diffusant sur le net des leçons de beatmaking (musique assistée par ordinateur) pour grand public. Il a ainsi pu se faire connaître avant la sortie commerciale de son premier album "Cheese" en 2010. "Les leçons de Stromae" sont visionnées par des millions d’internautes sur Youtube qu’il a su transformer en consomm’acteurs. Stromae est un auteur-compositeur-interprète et producteur dont l’idée est de traiter des sujets de fond sur des rythmes dansants comme l’électro, le hip hop ou l’afrobeat. Le résultat est saisissant grâce à son identité vocale et ses lignes mélodiques composées dans la grande tradition de la chanson française. Il ne chante pas uniquement. Stromae pose son  flow  sur l’instrumental avec un phrasé et une technique de versification héritée du rap français. Comme le souligne le philosophe indien Amartya Sen, l’individu se définit par une identité plurielle dans son existence et dans ses choix. On peut être à la fois rwandais, belge, chanteur, rappeur, musicien-parolier mélancolique et festif. La musique de Stromae est à son image, métissée, parce qu’elle puise ses influences dans tous les styles d’une culture mondialisée. 

Quelle est l’importance de sa stratégie marketing ? 

On pourrait croire à tort qu’une maison de disques peut sans cesse imposer un artiste uniquement avec de gros budgets promotionnels. Il n’en est rien et les nouveaux talents peinent à être diffusés sur les grandes ondes, ces dernières préférant s’appuyer sur les succès déjà existants pour maintenir leurs audiences. Stromae a su, avant d’accéder aux médias de masse, proposer un contenu original et mobiliser son public en Belgique avant de conclure en 2009 un contrat de licence avec le label Mercury chez Universal Music France (il était déjà classé n°1 en Belgique depuis quatre semaines avec son tube "Alors on danse"). Ce qui a changé depuis l’avènement d’Internet et des plateformes numériques, c’est que les majors compagnies sont maintenant à l’affût des artistes qui font le buzz. Cela implique que les artistes créent leurs musiques, leurs vidéos, se produisent en concert puis élaborent eux-même leur stratégie marketing pour générer du trafic virtuel. La réussite de Stromae réside dans le fait qu’il crée le buzz de ses chansons avant leurs sorties officielles et qu’il entretient une relation directe avec son public en publiant régulièrement des vidéos conceptualisées. Le 25 mai 2013, Stromae met en ligne sur Youtube la vidéo "Formidable" dans laquelle il déambule ivre dans les rues de Bruxelles. Ce film entièrement filmé en caméra cachée s’avère être en fait l’un des coups marketing des plus réussis pour le lancement d’un album francophone. Mais au-delà de l’opération marketing, il faut saluer la performance artistique et technique de Stromae et son vidéaste.