La une lance ce soir la deuxième saison de "The Voice Belgique". Plus de 3 000 candidats ont surfé sur le site de l’émission, espérant succéder à Roberto Bellarosa, le gagnant de la saison 1. Avec "Nouvelle Star", "Star Academy" et "The Voice France" (le 2 février), quatre télé-crochets francophones tourneront en même temps à la télé. Pièges ou portes vers le succès ?

OUI pour Gregory Heraud, journaliste français, auteur d’un documentaire intitulé "L’histoire secrète de la télé-réalité" (Canal +).

Vous avez réalisé un documentaire intitulé “L’histoire secrète de la télé-réalité”. En quoi a consisté votre enquête et comment avez-vous été accueilli dans les milieux concernés ?

Il y a une grande part historique (qui a inventé quoi et comment c’est arrivé sur les écrans ?), puis un travail sur le traitement des candidats et les répercussions de leur participation dans leur vie. J’ai mis un an pour faire le documentaire, dont huit mois d’enquête. En France, on n’a pu entrer nulle part. La société Endemol ("Star Academy") a tout de suite précisé qu’elle n’allait pas collaborer avec nous, que nous ne pourrions pas entrer sur les plateaux et qu’elle ne nous fournirait aucune image, si ce n’est à des tarifs prohibitifs. Même chose avec Shine ("The Voice France"), avec comme argument qu’on allait tirer à boulets rouges sur le genre, ce qui n’était pas du tout notre démarche à la base. Nous voulions travailler de manière objective. C’est finalement au Maroc que nous avons pu suivre un télé-crochet musical.

Les télé-crochets musicaux sont-ils des miroirs aux alouettes ?

Sans aucun doute. On promet aux candidats la notoriété qui leur permettra de les sortir de leur quotidien. Au Maroc, j’ai croisé de nombreux jeunes qui étaient là pour être connus, être une star, sans se rendre compte parfois qu’ils ne savaient pas chanter. Ils participent à l’émission comme ils joueraient au Lotto, ils tentent leur chance. Or, finalement, si vous regardez dans le rétroviseur qui a réussi à percer, il y en a très peu. Et puis, les valeurs véhiculées sont parfois problématiques, comme le chacun pour soi et la réussite par tous les moyens.

Quelles dérives avez-vous pu constater ?

J’ai notamment interrogé Xavier Couture, ancien directeur de l’antenne de TF1au moment de l’avènement de la télé-réalité, et il qualifie les candidats de "chair à canon médiatique". Même si une émission n’est pas l’autre, je suis globalement interpellé par le traitement des jeunes candidats qui n’ont pas nécessairement toutes les armes pour affronter une exposition médiatique soudaine. Le suivi psychologique mis en place est indiscutablement défaillant. Normalement, des psychologues sont là lors des dernières étapes de sélection pour donner leur feu vert avant le choix d’un candidat. En France, cinq entreprises spécialisées peuvent se charger de ce travail. C’est le cas pour des émissions comme "Loft Story" ou "Secret Story", mais aussi pour des concepts comme "Un dîner presque parfait" qui semblent a priori plus anodins. Seulement, l’importance du suivi dépend de l’enveloppe financière que reçoit la société qui s’en charge. Celle-ci peut être amenée à suivre un candidat six mois, mais c’est parfois beaucoup moins. Et quand la réalité commence à être problématique, un an après la diffusion par exemple, il n’y a plus aucun soutien.

Pourquoi ce suivi est-il si important ?

On l’a bien compris avec le cas de François-Xavier Leuridan, ancien candidat de "Secret Story" qui a mis fin à ses jours en août 2011. A 20 ans, il est entré dans une émission grand public, où il a été très exposé aux regards. Il était passé par les entretiens psychologiques et, malgré son passé de fragilité mentale, il avait quand même été sélectionné. Pour moi, les psychologues doivent être plus vigilants, surtout dans la "télé-réalité d’enfermement", quand les candidats sont soumis à une grande promiscuité et sont filmés en permanence dans un lieu clos car ils vont perdre contact avec la réalité.

On n’en est pas là dans les télé-crochets musicaux…

Parce que les choses changent. Vous remarquerez que "The Voice" représente une nouvelle génération d’émission. Dans la rhétorique, on y parle de talent et pas de candidat, on parle de coach et pas de jury. C’est très différent de dénigrer le candidat en personne après sa prestation, ce qui a une autre incidence.

Quatre télé-crochets musicaux en français par semaine pour les téléspectateurs belges, n’est-ce pas trop ? Risquent-ils de se manger l’un l’autre ?

Je pense que les programmateurs savent ce qu’ils font et que, même si on n’en est plus aux audiences des premières "Star Academy", la recette continue à fonctionner.

"L’importance du suivi dépend de l’enveloppe financière que reçoit la société qui s’en charge. Celle-ci peut être amenée à suivre un candidat six mois, mais c’est parfois beaucoup moins. Et quand la réalité commence à être problématique, un an après la diffusion par exemple, il n’y a plus aucun soutien."



NON pour Jean-Michel Germys, Directeur de l’unité de programmes Divertissements à la RTBF

“The Voice Belgique” sur la RTBF, “Nouvelle Star” sur Plug RTL, “Star Academy” sur AB3 et “The Voice France” sur TF1 : cette semaine, le téléspectateur belge est confronté à quatre télé-crochets francophones. Comment expliquer ce tir groupé ?

Remontons l’histoire. A la RTBF, j’ai eu le plaisir dès 1996 de produire l’émission "Pour la gloire", un peu l’ancêtre des télé-crochets actuels. En 2001, TF1 lance la "Star Ac" qui révolutionne en injectant de la télé-réalité avant la création du "Loft". Quand un concept fonctionne, les autres imitent. En 1997, RTL lance "Star ce soir". Après, sont arrivés "La Nouvelle Star", "X Factor" et d’autres. Depuis, sur les grandes chaînes françaises généralistes, la "Star Ac" est morte et "La Nouvelle Star" s’est essoufflée sur M6, même si elle continuait correctement sur Plug RTL en Belgique; restent quelques "revivals" sans grande audience. La RTBF est venue l’année dernière avec "The Voice". Et le seul concept qui cartonne en France, c’est "The Voice".

En quoi “The Voice” est-il un concept différent digne d’un service public ?

A la "Star Ac", indépendamment du talent, ce sont surtout les personnalités qui sont mises en avant : les voir vivre doit intéresser le téléspectateur. Un concept qui peut plaire, mais il y a une part de cynisme : on y casse des candidats ou on se moque du casting foireux. Ce système n’est pas pratiqué dans "The Voice". Les valeurs y sont positives : on porte les candidats à l’antenne. Et puis "The Voice" est novateur : on juge les gens uniquement pour leur voix. Cette mécanique de siège qui se retourne : c’est novateur. Un vrai coaching et une vraie passation de savoirs et d’expériences entre des artistes confirmés et des artistes en devenir : c’est novateur. Enfin, plutôt que d’avoir un ou deux candidats belges dans une émission produite en France puis diffusée chez nous, "The Voice", ce ne sont que des talents bien de chez nous, avec leur accent et leur famille. L’autre dimension dans laquelle la RTBF a révolutionné le paysage, est l’activation importante des réseaux sociaux : Facebook et Twitter. Nous étions les premiers à mettre des tweets à l’antenne.

Ce type d’émission n’est-il pas dangereux pour certaines personnalités instables en recherche de notoriété ?

Dans le cadre de "The Voice Belgique", les choses sont bien cadrées. Dès le départ, on respecte les talents, l’encadrement en coulisse et dans la production est réel et chaque talent sait dans quel jeu il joue. Rien à voir avec une télé-réalité où on filme les candidats prendre leur douche. Le ressenti des candidats de l’année dernière ? Ils gardent tous un excellent souvenir, personne n’a été "déconstruit".

Y a-t-il un encadrement psychologique ?

Non, tous les membres de la production sont assez psychologues - dans l’absolu - pour que les candidats gardent bien les pieds sur terre. On ne leur fait rien miroiter. C’est très convivial et "à la belge".

Ce n’est pas un miroir aux alouettes ?

Non, tout est clair dès le départ. Il y a un seul gagnant dans "The Voice" qui aura un album et le cas échéant une voiture. Il pourra faire carrière avec Universal. Universal aura aussi le choix de signer avec d’autres talents comme Sony l’année dernière qui a signé avec Roberto mais aussi avec Renato. Pour les autres, c’est juste une belle aventure.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent que télé-réalité égale télé-poubelle ?

"The Voice" n’est pas un format Endemol mais un format Talpa, même si c’est John de Mol qui l’a fondée. Pas d’amalgame. Ce n’est pas le diable. Ceux qui critiquent "The Voice" ne connaissent pas l’émission. Ceux l’ont vue l’ont trouvée digne d’un service public. Ici, le télé-crochet est un genre mineur de la télé-réalité qui n’en utilise que les codes formels : on montre des gens qui participent à une compétition, on filme les répétitions, on recueille des confidences, mais on n’enferme pas des candidats dans un endroit, on ne crée pas de scénarios pour faire naître des tensions ou des amours entre eux, on ne casse pas des candidats, on ne les atteint pas dans leur dignité.

"Pas d’amalgame. On n’enferme pas des candidats dans un endroit, on ne crée pas de scénarios pour faire naître des tensions ou des amours entre eux, on ne casse pas des candidats, on ne les atteint pas dans leur dignité."