L'avis citoyen. Pour Anne-Sophie Gerard, coordinatrice au Centre permanent pour la citoyenneté et la participation (CPCP, s’exprime à titre personnel), "on confond souvent participation et consultation : la participation cela va de la création d'une Consitution à l'appropriation de procédés de décision. Mais ici, quand on voit l'initiative de Macron, ce n'est pas ça ; cela reste de la consultation, du recueil de sentiments, d'idées, de peurs..." 

Tirer au sort des citoyens pour juger une stratégie vaccinale, cela vous semble une bonne idée ?

Il y a plusieurs points d’attention là-dedans. On voit bien que ce qui a été créé par Macron a été fait dans l’urgence. Cela révèle un vrai problème, comme souvent dans les initiatives de participation citoyenne. Normalement la participation demande un temps long, qu’il s’agisse du tirage au sort, mais aussi et surtout de la formation des citoyens. Cette urgence révèle une forme d’instrumentalisation. Macron se trouve dans une période où le politique fait face à une crise de confiance et il recherche de nouveaux alliés.

Pourtant cela devrait vous réjouir qu’on introduise une dose de participation citoyenne sur un enjeu majeur de santé publique ?

On confond souvent participation et consultation : la participation, cela va de la création d’une Constitution à l’appropriation de procédés de décision, et on peut voir à quel point c’est compliqué. Mais ici, quand on voit l’initiative de Macron, ce n’est pas ça ; cela reste de la consultation, du recueil de sentiments, d’idées, de peurs... C’est presque un cheval de Troie, un nouvel outil dans une campagne de sensibilisation pour amener les Français à se faire vacciner, plus qu’une initiative de participation qui viserait à éduquer les citoyens. Il y a une échelle de participation, et souvent on reste dans le consultatif qui n’offre que très peu de poids en termes de décisions. Et on est là-dedans, avec un risque d’instrumentalisation.

Plus généralement, l’avis des citoyens a-t-il été suffisamment pris en compte tout au long de cette crise sanitaire ?

L’implication citoyenne a été un peu oubliée. Dans un contexte d’urgence comme celui-ci, le sens commun veut que les décisions reviennent aux spécialistes et aux équipes pluridisciplinaires. Maintenant ce risque de pandémie était connu depuis longtemps, et donc on aurait pu imaginer l’organisation de formats citoyens prévoyant des protocoles. On serait plus dans la coconstruction et la prévention que dans la réaction, dans l’urgence. Dans le futur cadre d’une pandémie on pourrait prévoir le déploiement d’ateliers citoyens ou d’assemblées tirées au sort, mais cela doit être prévu à l’avance, être bien pensé, et avec des garanties.

Pourquoi pas une assemblée citoyenne dès maintenant ?

Si l’on veut une assemblée citoyenne, il faut compter plusieurs mois de formation sur le sujet, des temps de délibération, des temps de repos pour pouvoir rebondir plus tard sur le sujet. Cela ne se prête pas du tout au sentiment d’urgence.

Le tirage au sort est-il une vraie garantie démocratique ?

Cela doit se faire de manière complètement aléatoire, mais on peut établir des critères pour avoir une représentativité la plus élevée possible en fonction de la société belge. Mais la représentativité est un idéal. Cependant, même si on n’atteint jamais cet objectif à 100%, ce type de représentativité est plus importante que celle de nos parlementaires dans le sens où les peronnes tirées au sort sont directement impliquées dans la société civile. De même, il faut prendre beaucoup en compte l’inclusion, c’est-à-dire par exemple penser aux diverses langues parlées sur le territoire, aux personnes à mobilité réduite, aux personnes sourdes, aveugles... Il y a vraiment tout un travail au niveau des critères qui peut (et devrait) se faire de manière collégiale.

En Belgique, les autorités ont opté pour des "focus groups" (lire ci-contre) et un grand débat national. Qu’en pensez-vous ?

L’objectif est de ne pas louper la communication et la sensibilisation ; ne pas lancer quelque chose à côté de la plaque qui ne touche personne… Mais est-ce que c’est démocratique ? L’idée de faire des focus groups est intéressante mais cela reste de la consultation utile pour écouter les préoccupations des gens. C’est donc essentiel de le faire, en tout cas si la sociologie est prise en compte. Mais le diable est dans les détails…

L'avis scientifique. Selon Éric Muraille, biologiste, immunologiste. Maître de recherches au FNRS, Université libre de Bruxelles (ULB), "associer des citoyens au processus n’est pas une mauvaise idée dans l’absolu. Mais, pour interpréter l’information, il faut une formation donnée par l’éducation, et cela, notamment en sciences, ne peut pas être donné dans l’urgence."

Faut-il introduire une dose de participation citoyenne dans des décisions aussi cruciales qu’une opération de vaccination nationale ?

Il y a un consensus sur le fait que, quand vous avez des politiques vaccinales, des opérations de santé publique, il faut un consentement de la population et il faut qu’elle y participe. Cela était bien visible pendant les épidémies d’Ebola en Afrique : il était vraiment important d’avoir l’adhésion des gens, sinon il faut débarquer chez eux avec des militaires… En Afghanistan, des gens qui faisaient des vaccinations ont été tués. Et, en Afrique, les militaires ne sont pas très loin derrière les soignants.

En Belgique, la consultation se fait notamment via des "focus groups". C’est suffisant ?

De manière générale, il faut que les gens soient d’accord, ce qui implique que l’information circule, qu’on argumente, et qu’on ne soit pas dans une logique disant : "c’est comme ça et on ne discute pas". Donc, qu’il y ait des possibilités de poser des questions, d’interagir avec des experts, c’est tout à fait normal et c’était la démarche d’Yvon Englert (ex-responsable de la communication dans la task force vaccination, NdlR) : donner la possiblité au moins aux gens qui se posent des questions d’interagir de manière plus approfondie que ce qui est donné dans les médias.

Que pensez-vous de l’idée de tirer au sort des citoyens qui auraient le pouvoir de remettre des avis sur tel ou tel aspect de la stratégie de vaccination ?

L’idée de prendre des gens de manière aléatoire et de leur demander leur avis, c’est ce qu’on fait dans les sondages. Ici, cela va un poil plus loin : c’est un avis qui doit être pris en considération sur la manière de diriger. Je crois qu’il y a plus ou moins un consensus en sciences sur le fait qu’à l’heure actuelle, que ce soit sur les pandémies, le réchauffement climatique ou autre, on a affaire à des informations qui ne peuvent être interprétées que si on a les données pour le faire. Donc, pour moi, il n’est pas très constructif d’utiliser le système démocratique - le fait de mettre des personnes diversifiées dans une pièce et de les faire interagir - pour voir l’opinion dominante qui en ressort… C’est un peu ce qui se fait à grande échelle dans la société, quand, dans les commissions de crise, on dit qu’on va mettre à la fois des économistes, représentants de l’Horeca, de la banque centrale et ainsi de suite… Si la question c’est "Comment faire pour bloquer la pandémie ?", je pense qu’il faut uniquement demander à des épidémiologistes et infectiologues. Après, si la question c’est "Comment bloquer l’épidémie sans foutre l’économie par terre ?", c’est déjà une autre question.

Le temps démocratique est "long", tout comme celui de la science. Cela rend le mariage des deux compliqué ?

Pour interpréter l’information, il faut une formation donnée par l’éducation, et cela, notamment en sciences, ne peut pas être donné dans l’urgence. Associer des citoyens au processus n’est pas une mauvaise idée dans l’absolu, il y a des tas de théories sur l’intelligence collective qui rejoignent cela, mais dans les faits, pour que des gens interagissent, ne fût-ce qu’entre eux, il faut qu’il y ait un socle de connaissances commun, il faut qu’ils parlent le même langage. Quand je dis le mot "virus", les gens que je fréquente savent ce qu’est exactement un virus ; ils ne confondent pas virus et bactérie par exemple. Le temps est long pour une démocratie participative dans le sens où il faudrait mettre à niveau les gens qui participent à ça.

Plus généralement, à l’heure actuelle - et c’est un constat qu’on fait depuis longtemps -, la science a été fortement sacrifiée dans l’éducation tant celle-ci a été axée sur l’employabilité et plus du tout sur la formation générale du citoyen qui doit avoir un background intellectuel lui permettant justement de participer à des débats publics.

Qu'est-ce qu'un "focus group" ?

En Belgique, la consultation des citoyens se fait notamment au travers de focus groups (réunions en groupe), comme l’avait annoncé Yvon Englert, ancien responsable de la communication dans la task force vaccination (il a démissionné ce samedi, lire également en p. 9). Mais de quoi s’agit-il ? Apparus au début de la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis, ce que l’on appelait alors des focused interviews consistait en une méthode de recueil de données visant à déterminer les croyances qui "expliquent" les comportements.

Ces entretiens dits "qualitatifs" se sont révélés de plus en plus fiables à mesure que se sont développés les médias de masse que sont la radio et la télévision.

Par la suite, les focus groups ont été utilisés au cours des années soixante et jusqu’à aujourd’hui dans le marketing, les entreprises ayant saisi l’intérêt de cerner les comportements du consommateur.

Scientifique, vraiment ?

Si les focus groups peuvent constituer l’unique méthode pour sonder des comportements, ils sont parfois couplés à d’autres méthodes, comme l’observation, ou des études plus quantitatives (sondages, etc.).

En Belgique, les focus groups sur la vaccination ont notamment pour objectif de nourrir la communication et les réponses à apporter aux différentes questions et interrogations posées lors de ces entretiens. Ct.B.