Le plan Hiver de la Région bruxelloise est actif depuis le 14 novembre. Près de 1300 lits sont disponibles, un record. On compte 206 places dans les structures d'accueil permanentes, 700 pour les adultes isolés, 115 pour les familles en errance et 220 places supplémentaires par grand froid. N'est-ce pas contre-productif?


OUI - Hadji Chahr, travailleur social


Été comme hiver, les travailleurs sociaux doivent laisser des sans-abri sur le pavé. Pour répondre à ce problème, les autorités bruxelloises font la course au nombre de lits. Cette surenchère sonne comme un aveu d’impuissance et d’échec. Il convient de dépasser la gestion de la misère pour s’attaquer à ses causes : l’accès au logement.


À quoi ressemble la réalité de terrain ?

"C’est complet ! Je suis désolé il n’y a plus de place !" Voilà des mots assenés régulièrement aux personnes sans-abri qui cherchent un hébergement. Le secteur de l’aide aux sans-abri est saturé été comme hiver. Tous les jours, des travailleurs sociaux doivent laisser sur le pavé des personnes qui n’ont d’autre choix que de venir demander de l’aide pour être hébergées. Cette reproduction de l’exclusion sociale par l’action même des institutions et par les travailleurs de terrain questionne le sens de notre fonction. Nous forcer d’abandonner à la rue des hommes et des femmes vient heurter de plein fouet les valeurs qui fondent le travail social.

Les pouvoirs publics ouvrent pourtant de nouveaux lits…

Créer plus de places apparaît comme une évidente nécessité. Voilà pourquoi depuis 20 ans la Région bruxelloise n’a cessé d’augmenter le nombre de lits et donc le budget. Particulièrement en hiver où le nombre de places a été multiplié par 20 en 10 ans.

Le plan hivernal est-il l’arbre qui cache la forêt ?

Cette augmentation du nombre de lits, souvent dans "l’urgence" de l’hiver, n’a jamais réussi à désengorger le secteur. Il semblerait que nous ne voulions pas comprendre que le lit n’est qu’une maigre réponse aux conséquences du sans-abrisme, alors que nous devrions plutôt nous attaquer à ses causes. Il n’est tout au plus qu’une solution temporaire et ne peut certainement pas être considéré comme une fin en soi. On assiste en fait à une confusion entre le but et les moyens qui nous fait glisser d’une erreur d’appréciation à une faute manifeste. Certains responsables politiques trouvent dans cette surenchère du nombre de lits disponibles un moyen de donner l’illusion d’une politique volontariste et humaine.

Ces décisions ne permettent pas de lutter contre la misère ?

On stagne dans sa gestion. S’il y a plus de gens qui tombent à la rue que de personnes qui en sortent, alors nous sommes condamnés à voir augmenter le nombre de sans-abri. L’ouverture de lits apparaît alors comme un aveu d’impuissance et d’échec des pouvoirs publics.

Quelles solutions apporter à ce problème structurel ?

La politique du "toujours plus de lits pour toujours moins de résultats" doit nous interroger sur d’autres stratégies de lutte contre le sans-abrisme. Dublin, Copenhague, Stockholm, ou Londres ont réussi à réduire considérablement le phénomène, voire à y mettre fin. Cette dernière a réduit le nombre de SDF qui dort de façon permanente en rue de 73 % en 10 ans. Le sans-abrisme n’est donc pas une fatalité. Reste la volonté.

Il y a, à Bruxelles, un manque de volonté politique ?

Les résultats dans ces capitales ont été rendus possibles par la mise en place de mesures relevant du bon sens pour celui qui prétend lutter efficacement contre le sans-abrisme. Elles ont commencé par se fixer des objectifs chiffrés, indispensables pour obtenir des résultats. Il en va de même pour la prévention : la priorité est d’aider les personnes à conserver leur logement. Évidemment, aucune de ces villes n’a pu faire l’économie d’investissements significatifs dans le logement. L’objectif n’étant plus de fournir des lits aux SDF, mais de les orienter vers un logement durable et adapté.

Bruxelles regarde-t-elle dans la mauvaise direction ?

Paris s’est lancé dans la frénésie du toujours plus de lits. Avec 52 SDF pour 100 000/habitants, la France a été épinglée par la Fédération européenne des associations pour sans-abri comme la plus mauvaise élève d’Europe. Allez savoir pourquoi on préfère regarder vers la France.

La nouvelle législature en Région bruxelloise rompt-elle avec cette vision du sans-abrisme ?

La déclaration de politique réaffirme de grands principes sans cesse répétés et jamais appliqués. On n’y voit pas un seul objectif chiffré, pas un mot sur la prévention, pas d’engagement sur le logement alors que c’est le cœur du problème. La réinsertion est évoquée comme un obscur objectif. Le tout tient en une dizaine de lignes aussi pauvres que le public qu’elles visent. Par contre, la Région bruxelloise s’engage à créer plus de lits. Voilà comment anéantir pour 5 ans tout espoir de changement.



NON - Céline Frémault, Ministre bruxelloise du Logement, de la Qualité de vie, de l’Environnement et de l’Energie


Le plan hivernal est un dispositif d’urgence. C’est notre devoir sur le plan politique, humanitaire et moral de mettre temporairement des lits à disposition des sans-abri lorsqu’il fait froid. Ce dispositif permet aussi d’envisager des solutions structurelles qui permettront un jour de réduire la population de sans-abri. Opposer ces deux logiques est stérile car à moyen terme elles doivent être compatibles.


Qu’entend-on par plan hivernal à Bruxelles ?

Le plan hivernal existe depuis une dizaine d’années. Il fait suite à la crise rencontrée en matière d’asile dans les années 2000. L’an passé, 1 046 places étaient disponibles et on a souhaité augmenter les capacités d’accueil pour atteindre 1 298 unités/lits cet hiver. Cette augmentation de 25 % est le fruit de nos recherches car il est difficile de trouver des immeubles vides disponibles sur une durée aussi courte - le plan hivernal dure cinq mois - et irrégulière.

Cette augmentation du nombre de lits est-elle nécessaire ?

Ce plan est un dispositif "humanitaire". Il vise la prise en charge de tous les sans-abri. La structure d’accueil doit donc être inconditionnelle. Il faut prévoir un nombre suffisant de places pour éviter les phénomènes de saturation et de refus d’accès précédemment rencontrés. Mais le travail ne s’arrête pas là. Nous avons cinq ans pour mettre en place une approche plus structurelle de sortie de rue. Il est complètement illusoire de penser que les problèmes des sans-abri cessent le 31 mars avec l’arrivée de températures plus clémentes. Nous serons attentifs à coupler des actions de gestion de la problématique du sans-abrisme avec des politiques qui visent la sortie de rue à long terme et l’accès au logement.

Ces politiques structurelles ne devraient-elles pas constituer la priorité ?

On ne peut pas continuer à opposer une logique d’urgence à des logiques structurelles qu’il faut penser et implémenter. Ça n’avance à rien. Ça revient à opposer de façon stérile des dispositifs qui doivent être compatibles à moyen terme. Le fait d’avoir la compétence du logement comme ministre régionale, d’avoir l’action sociale à la Cocof et l’aide aux personnes en partage avec Pascal Smet donne la possibilité d’envisager des programmes qui vont faire le lien entre logement et pauvreté afin d’accompagner les populations de sans-abri vers du logement. Les logiques d’urgence sont de notre devoir sur le plan politique, humanitaire et moral. Par ailleurs, ce dispositif d’urgence nous permet de travailler avec les différents acteurs pour mettre en place des solutions structurelles qui permettront un jour, je l’espère, qu’on parvienne à réduire les populations de sans-abri ou même les voir disparaître dans les années à venir. Les acteurs de terrain s’accordent pour dire que le sans-abrisme concerne 2 000 à 3 000 personnes. Il n’est pas irrationnel de penser que dans une ville d’un million d’habitants il y ait des réponses efficaces et durables à ce problème.

De quoi s’agit-il concrètement lorsque vous évoquez des politiques structurelles ?

Le programme le plus cité est le "Housing First" (le logement avant tout, NdlR). Il va faire l’objet d’un important soutien de notre part dès 2015. Il s’agit d’accompagner les personnes vers le logement. Un groupe de Bruxellois est actuellement à Montréal, ville pionnière dans ce domaine, pour voir comment pérenniser ce projet pilote initié à Bruxelles par la législature précédente. Les premières évaluations sont très positives. Ça démontre qu’une partie d’intégration sociale et un maintien dans le logement sont envisageables et possibles même dans les cas les plus difficiles, ceux qui font face à des addictions et des problèmes de santé mentale. Voilà qui bat en brèche des clichés selon lesquels une partie des sans-abri ne veut pas d’un hébergement. Mais ce ne sera pas la seule orientation de travail. Il y a aussi l’accompagnement post-hébergement, le rôle des agences immobilières sociales, etc.

Existe-t-il des exemples de villes qui sont parvenues à résoudre la question des sans-abri ?

Il y a Montréal mais également Lille et Marseille. Toutes trois ont travaillé sur les programmes de "Housing First".

Pourquoi cette approche du problème n’a-t-elle pas vu le jour plus tôt ?

Loin de moi l’idée de dire que mes prédécesseurs n’ont rien fait. Il y a d’abord eu une approche ponctuelle avec les dispositifs hivernaux, puis l’ensemble des politiques se sont rendu compte que travailler uniquement sur des délais de cinq mois perdait de son sens. Il était nécessaire d’envisager des solutions structurelles et de placer la question du logement au centre des dispositifs. C’est tout le sens de cette casquette "Logement-Action sociale-Aide aux personnes" qui est celle que je porte.