Depuis le 5 mai, l'Ordre des barreaux flamands propose des coffrets-cadeaux Vivabox intitulés "Samen naar de advocaat". Pour 79,50€, le coffret permet de bénéficier d'une consultation auprès de 500 avocats participants. L'objectif annoncé est de faciliter l'accès à des conseils juridiques dans les moments importants de la vie. Mais est-ce vraiment une bonne initiative? Entretiens croisés.


OUI - Liliane Versluys, présidente de la commission Droits de la famille aux barreaux flamands et auteur de nombreux livres sur les droits de la famille.


Les gens ne connaissent pas assez nos actions de prévention. C’est une façon de les atteindre (y compris les francophones) par le biais d’un système qui existe. Car il est primordial que les couples osent savoir, qu’ils regardent les choses en face et évoquent toutes les questions quand il en est temps. Nous sommes là pour cela car nous avons l’expérience de ce qui se passe dans les tribunaux.


Proposer une heure de consultation chez un avocat dans un coffret-cadeau à 79,50 euros (Vivabox) : pourquoi cette initiative ?

La principale raison est de montrer au grand public que l’avocat n’est pas seulement quelqu’un qui vient se battre devant un juge, mais un conseiller. Quelqu’un qui cherche des solutions, comprend les problèmes et qui peut vous donner des conseils administratifs, voir avec vous quels papiers sont valables ou pas.

Parce que les gens ne vont pas spontanément consulter les avocats dans ce rôle-là ?

De plus en plus quand même. Je crois que tous mes confrères sont d’accord avec moi pour dire que nous prestons beaucoup plus de consultations de conseil que d’interventions dans les tribunaux. Selon une récente étude d’Ivox pour l’OVB, chez 1 036 Flamands non célibataires âgés de 24 à 70 ans, un couple sur trois s’est déjà renseigné sur les conséquences financières qui pourraient survenir en cas de maladie, décès ou séparation par exemple.

Est-ce positif ou pas suffisant ?

En fait, ce sont surtout les familles recomposées qui se préoccupent de mettre les choses au clair vis-à-vis des enfants des précédentes unions et de ceux qui sont nés de l’union actuelle. Elles veulent savoir comment cela se présente sur le plan successoral notamment. Notre démarche vise à attirer aussi les autres. C’est important car des problèmes surviennent trop souvent parce qu’on n’a parlé de rien à temps. Hier encore, une femme est venue se confier à moi. " J’ai rencontré cet homme ", me dit-elle. "Je me suis occupée de ses enfants et du ménage pendant dix ans, et maintenant il me met à la porte. N’ai-je pas droit à une pension alimentaire ?" Et bien non, à rien du tout. Si elle était mariée ou si elle avait signé un contrat, la situation aurait été différente. Une autre : "J ’ai investi toute mon épargne dans les travaux de la maison de mon compagnon. Nous nous séparons. Ne doit-il pas me rembourser quelque chose ?" Là non plus, non. Et ce ne sont pas des situations exceptionnelles, loin de là ! Au lieu de devoir agir dans l’urgence et la crise, nous souhaitons faire de prévention.

Parler d’argent au début d’une union est donc indispensable selon vous ?

Bien sûr que oui. Il faut oser savoir, regarder les risques en face. Nous sommes les mieux placés pour leur répondre car nous voyons ce qui se passe devant les tribunaux (au contraire des notaires). Si deux personnes se lancent ensemble dans un commerce, ne prendront-elles pas la peine de mettre leurs accords sur papier ? Cela doit être pareil pour le couple, surtout s’il y a une maison et des enfants. Je vous fais une comparaison : quand on offre un bon "bien-être", ce n’est pas parce que la personne qui le reçoit est malade, si ?

Depuis lundi, n’importe qui peut donc offrir ce coffret-cadeau à n’importe qui. Est-ce bien cela ?

Absolument. Et nous visons en particulier les parents dont les enfants se mettent en couple et qui veulent savoir, par exemple, s’ils peuvent investir pour eux et comment les choses vont se passer. La consultation offerte dure une heure, ce qui me semble parfaitement suffisant car les gens viennent avec des questions précises.

Les francophones aussi ?

Bien sûr. De très nombreux avocats flamands sont bilingues.

Sur les 79,50 euros que coûte le coffret, 29,50 vont à Vivabox et 50 à l’avocat. S’agit-il de consultations au rabais ?

Je dirais plutôt que c’est une bonne action (une consultation "ordinaire" peut coûter jusqu’à 150 euros). Et, vous savez, nous sommes déjà presque 500 avocats à participer à l’opération. D’ailleurs, les 29,50 euros incluent aussi les frais de production et une commission pour les "retailers".

Vous comprenez la frilosité de vos confrères francophones qui critiquent le fait de passer par un intermédiaire (Vivabox) pour attirer les clients ?

Nous cherchons une façon de faire connaître notre travail. On peut tout de même donner certaines missions en sous-traitance dans le privé… J’espère que nos confrères francophones verront le côté positif de l’opération.



NON - Patrick Henry, président d’Avocats.be (Ordre des barreaux francophones et germanophone).


Même si l’intention initiale est louable - renforcer le rôle préventif de l’avocat - je n’aurais pas choisi l’idée des coffrets-cadeaux pour le faire. Cette méthode déprécie la profession au lieu de l’apprécier. Faire de l’avocat un marchand de droit plutôt qu’un défenseur, je trouve que c’est gâcher l’image.


Que pensez-vous de l’initiative prise par vos confrères de l’Ordre des barreaux flamands de proposer des consultations d’avocat dans des coffrets-cadeaux ?

L’intention initiale est de renforcer le rôle préventif de l’avocat et je ne peux que m’en féliciter. "Een advocaat beter vroeg dan laat" dit-on en Flandre. Autrement dit, un avocat, c’est quelqu’un qu’il vaut mieux voir avant pour éviter des ennuis après. En revanche, je suis surpris par la méthode utilisée.

Qu’est-ce qui vous gêne ?

Premièrement, cette façon de procéder est contraire à une de nos règles déontologiques traditionnelles qui veut que les avocats ne peuvent pas rémunérer ceux qui leur apportent des dossiers. Nous n’admettons pas qu’on rémunère un courtier qui recommande un avocat. Or Vivabox perçoit 30 euros par coffret vendu et renseigne un avocat qui a accepté de faire partie d’une liste. De plus, ces 500 avocats participants, sur les 10 000 avocats flamands, ne sont pas renseignés sur la base de leur spécialisation ou de leurs compétences particulières. Je sais que cette règle traditionnelle est un peu mise à mal par la jurisprudence de la Cour européenne de justice qui admet désormais la publicité pour les professions libérales et même le démarchage, mais ça doit rester dans des limites validées par le devoir de délicatesse, de dignité de la profession. Or, dans ce cas-ci, je trouve qu’on est proche des limites admissibles, voire au-delà. Deuxièmement, s’il est louable de promouvoir la profession d’avocat, encore faut-il le faire de façon politiquement intéressante. Le coffret Vivabox coûte 80 euros. 30 euros vont à Vivabox et 10 à la TVA. Ça donne du 40 euros net pour l’avocat. Or nous avons adressé des propositions au gouvernement pour que l’aide juridique soit rémunérée 75 euros l’heure. Je pense qu’il faut promouvoir la profession en insistant sur les compétences de l’avocat, sa spécialisation, etc. Pas sur le conseil au rabais.

L’avocat devient-il un bien de consommation comme un autre, vendu entre un coffret-cadeau consacré aux voyages et un autre dédié à la gastronomie ?

Ça ressemble un peu à ça. Je ne dis pas que la profession doit mériter plus de considération que d’autres, mais l’avocat est un acteur de justice qui intervient dans des circonstances qui sont délicates. Pour cette raison, il est astreint à un certain nombre de règles comme, par exemple, le secret professionnel qui est destiné à protéger le client. Banaliser ça et faire de l’avocat un marchand de droit plutôt qu’un défenseur, je trouve que c’est gâcher l’image.

La tendance que vous décrivez se constate-t-elle aussi ailleurs ?

En Angleterre, il y a un mouvement qui se dessine dans ce sens. Une chaîne de grands magasins a racheté un cabinet d’avocats et on a désormais des centres de consultation dans ces magasins. Bien sûr, ceux-ci ne sont pas entre le rayon légumes et le rayon boucherie, mais cette démarche est très critiquée dans le pays.

Etes-vous inquiet face aux tendances qui se dessinent pour les avocats ?

En février, le barreau de Liège a organisé le colloque "Tomorrow’s Lawyer". Le sociologue français Louis Assier-Andrieu y a annoncé la mort des avocats sous la pression de la marginalisation de la profession. Il y a clairement une inquiétude quant à l’avenir de la profession car les tendances constatées aujourd’hui sont des futurs possibles.

L’Ordre des barreaux francophones et germanophone prend-il des initiatives pour valoriser la profession ?

Evidemment. Depuis quelques années, l’Ordre des barreaux flamands est assez agressif sur le terrain de la communication. Souvenez-vous de cette campagne télévisée où des clowns envahissaient un tribunal et ce message "Un procès, c’est sérieux. Faites appel à un avocat". Du côté francophone, nous avons choisi des campagnes amusantes également, mais plus dans la ligne de ce à quoi on est habitué. C’est une différence de ton entre eux et nous.