Colombie: Buenaventura, le port des disparus de la violence

Hector VELASCO
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Avant, ils étaient démembrés vifs et hurlants. Aujourd'hui, ils disparaissent sans bruit, si ne n'est un avertissement à leurs proches de ne pas les chercher. Mais, dans le port de Buenaventura, en Colombie, beaucoup croient savoir où sont leurs morts.

Le long du pont Nayero, dans les masures sur pilotis du quartier de La Playita, 2.000 afro-colombiens vivent sous la surveillance des forces de l'ordre. Ce sont les riverains pauvres de la mangrove où les narco-trafiquants sèment la terreur.

"Nous ne pouvons sortir nulle part. C'est une rue, à ciel ouvert, mais nous nous sentons enfermés", décrit Jhony Viveros, 37 ans, un des leaders de cette communauté à qui les autorités ont remis un gilet pare-balles.

Actuellement bloqué par les manifestations anti-gouvernementales qui, depuis fin avril asphyxient la Colombie, le port de Buenaventura est l'un des principaux de la côte Pacifique. Ici, transitent 40% des échanges internationaux du pays et la plupart de la cocaïne destinée aux Etats-Unis ou au sud du continent.

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Les gangs ont étendu leur empire jusqu'aux multiples recoins des marais qui bordent la ville, faisant régner sur Buenaventura une violence faite de fusillades, enlèvements, extorsions.

Ils ont succédé aux paramilitaires et aux guérilleros, qui se finançaient déjà par le trafic de drogue et terrorisaient la communauté afro à coup de massacres et d'attentats jusqu'au début de ce siècle.

- Les "aqua-fosses" des mangroves -

Dans le quartier de La Playita, un mauvais chemin débouche sur "l'estuaire où les morts disparaissent", murmure un autre leader, âgé de 48 ans, sous couvert d'anonymat.

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Des membres des autorités civiles et religieuses, des défenseurs des droits humains, avec lesquels a parlé l'AFP, qualifient ces mangroves d'"aqua-fosses", version maritime des tombes clandestines où sont recherchés les quelque 185.000 disparus du conflit armé qui mine la Colombie depuis près de six décennies.

Harcelé dans les airs par les forces de l'ordre, le narco-trafic s'est tourné ces vingt dernières années vers l'océan. Les gangs tirent profit du "réseau naturel d'estuaires et de bassins, et du savoir des marins", explique Juan Manuel Torres, chercheur de la Fondation paix et réconciliation.

Aujourd'hui, c'est une bande d'origine paramilitaire qui y règne, La Local. La drogue, auparavant transportée par hors-bords, passe dissimulée dans des semi-submersibles fabriqués non loin.

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La sécurité, ajoute M. Torres, ne dépend pas tant des autorités que d'accords entre les groupes armés "qui sont généralement des pactes fragiles".

Quand ils sont rompus, Buenaventura entre dans un nouveau cycle de fusillades, assassinats et disparitions de ceux qui peuvent gêner tel ou tel gang. Le dernier épisode a eu lieu cette année, en pleine pandémie de Covid-19.

"La mangrove reste un site macabre où disparaissent des gens qui y sont amenés en chaloupe", dit l'ancien prêtre Adriel Ruiz, 42 ans.

Il a installé "une chapelle de la mémoire", contigüe à l'église où il officiait jusqu'en 2016: des dizaines de photos de disparus et jusqu'à la barque d'un pêcheur, dont la trace s'est perdue, y sont exposées.

Comme d'autres représentants des victimes, il s'oppose au dragage de l'estuaire San Antonio. Bénéfique à l'activité portuaire, cette opération enterrerait les espoirs des familles d'y trouver les restes de leurs proches.

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"Ils sont déjà morts. Ne les faites pas disparaître!", plaide-t-il.

La Juridiction spéciale de paix (JEP), créée par l'accord de 2016 avec l'ex-guérilla des Farc pour enquêter sur les crimes du conflit armé, estime qu'au moins 779 personnes ont été victimes de disparition forcée à Buenaventura ces deux dernières décennies. Les responsables sont loin d'être identifiés.

Pour cette seule année, ce port de l'angoisse a été le théâtre de 41 homicides, tandis que 8.000 personnes ont été déplacées par la violence et 13 portées disparues. Mais, du fait de la chape de plomb qui pèse sur la population, les signalements sont rares et le nombre de victimes est vraisemblablement plus élevé.

- Coupés en morceaux -

Des membres des gangs ennemis qui s'entretuent disparaissent. Mais aussi des pêcheurs, commerçants, ouvriers, paysans, femmes au foyer, travailleurs au noir figurent parmi les victimes, selon une enquête du quotidien El Espectador.

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Maria, une employée de 54 ans qui prend un prénom d'emprunt par sécurité, a perdu sa soeur en 2015. Sortie de chez elle après avoir reçu un appel téléphonique, cette femme de 35 ans, leader de son quartier, n'est jamais revenue.

"Au début, nous l'avons cherchée partout et nous allions voir les autorités, mais elles ne nous ont jamais rien dit", se souvient Maria, atterrée à l'idée que le corps ait été jeté dans la mangrove.

"La disparition se solde toujours pas un assassinat. Il est peu probable qu'une personne revienne vivante", dit le maire Victor Hugo Vidal.

Se livrant des combats sanguinaires pour contrôler ce territoire stratégique, les groupes armés qui, outre le trafic de drogue et l'extraction de l'or, se livrent au racket, sont d'une cruauté sans limite.

L'élu local de 49 ans explique ainsi que lorsqu'une personne disparaît, son téléphone portable reste activé "jusqu'à ce que la famille appelle" et s'entende "dire: +Ne le cherchez pas, il ne reviendra plus+".

Sur le chemin de la mangrove, un leader communautaire s'arrête, dos à une masure: "C'était une maison de hachage. Ils étaient traînés là, suppliants, alors que des enfants jouaient dans la rue. Nous nous réfugions chez nous et entendions les cris", se souvient-il.

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L'évêque de Buenaventura, Ruben Dario Jaramillo, 54 ans, confirme: "Ils découpaient les gens, les jetaient à la mer et on les voyait flotter le long de la côte, des têtes, des mains ou des (morceaux des victimes) dans des sacs-poubelle". "Maintenant, ils les font disparaître en les emmenant sur des sites plus éloignés (de la ville) afin que personne ne sache jamais ce qui leur est arrivé", déplore-t-il.

Depuis 2014, sur ordre de la Commission interaméricaine des droits humains, l'Etat doit assurer la sécurité de la population de La Playita.

- Une jeunesse en danger -

L'évêque aussi bien que le maire, les leaders de La Playita et des jeunes mobilisés contre la violence sont en ligne de mire.

Buenaventura n'est pas seulement un port de disparus. C'est aussi celui des menacés, flanqués de gardes-du-corps, d'adolescents recrutés de force par les gangs ou séduits par l'argent et les armes.

Dans cette ville, où la majorité des 311.000 habitants, dont 91% de noirs, survivent de l'économie informelle en marge de l'activité portuaire gérée par des entreprises privées, personne ne circule en sécurité. Une fusillade peut éclater à tout moment dans les ruelles. Ceux qui tuent et meurent sont pour la plupart des jeunes de la communauté afro.

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La marine nationale patrouille le littoral, militaires et policiers arpentent les quartiers. Le colonel d'infanterie de marine, Samuel Aguilar, commande le plan d'intervention lancé par le gouvernement après une explosion de violence en décembre.

Selon cet officier, quelque 1.200 agents combattent 200 jeunes fortement armés de fusils M-16 et de revolvers 9 mm, qui constituent Los Shotas et Los Espartanos, deux factions opposées du gang La Local.

"Ce sont les jeunes qui assassinent, qui volent, qui font partie des bandes criminelles. Le problème de Buenaventura, c'est la jeunesse. Beaucoup le perçoivent ainsi", précise Yudi Angulo, 33 ans, qui milite contre la violence.

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"C'est pour cela que nous nous mobilisons", ajoute un autre, Leonard Renteria, 29 ans, qui ne peut plus se déplacer sans escorte dans la ville où il a grandi: "l'Etat a laissé tomber les jeunes de Buenaventura plus que partout ailleurs".

Tous deux se veulent des enfants de la résistance, las d'être contraints de "choisir entre être victime et être bourreau".

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