Pour de nombreux Serbes de Bosnie, Ratko Mladic est un "héros innocent"

Rusmir SMAJILHODZIC
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A l'entrée de Kalinovik, là où est né Ratko Mladic, une fresque murale à son effigie proclame qu'on est dans la "ville du héros": aux yeux d'une large partie de sa communauté, l'ex-chef militaire des Serbes de Bosnie est innocent des crimes qui lui ont valu la perpétuité.

Plus d'un quart de siècle après le conflit, l'ex-général de 78 ans conserve parmi les siens une aura de "défenseur du peuple serbe" malgré sa condamnation en 2017 par la justice internationale pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

Dans l'attente de son jugement en appel mardi à La Haye, beaucoup de Serbes de Bosnie minimisent voire nient les exactions commises durant la guerre -- massacre de Srebrenica, siège de Sarajevo ou encore camps de détention de Prijedor -- dans lesquelles un grand nombre de victimes musulmanes ont péri entre 1992 et 1995.

Un "déni" que les survivants bosniaques voient comme le parachèvement des massacres eux-mêmes, tout comme le principal obstacle à l'apaisement des relations dans le pays divisé selon des lignes de fracture communautaires.

A Kalinovik, petit bourg de 2.000 âmes dans le sud-est du pays, un portrait géant en noir et blanc du général accueille les visiteurs.

A l'intérieur de la mairie, dans son petit bureau sombre, Radosav Zmukic, président de l'association locale des vétérans serbes, le défend bec et ongles.

"Chaque homme ressent la fierté parce qu'il est d'ici", assure le vétéran de 52 ans qui se dit "très marqué" par Ratko Mladic rencontré "deux ou trois fois" pendant la guerre, notamment par son "audace".

"Des crimes ont été commis par tous les camps", poursuit-il. "Mais un tel militaire n'a pas été capable d'ordonner de tuer des gens, surtout pas des civils".

- "Manipulé" -

Milorad Dodik, chef politique des Serbes de Bosnie et membre de la présidence collégiale du petit pays des Balkans de 3,5 millions d'habitants, ne dit pas autre chose.

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Ce nationaliste qui milite pour la sécession de la Republika Srpska, l'entité serbe, avait un temps reconnu que le massacre de Srebrenica en juillet 1995 était un acte de génocide, seul épisode du conflit qualifié comme tel par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY).

Dans cette enclave déclarée "zone protégée" par l'ONU, plus de 8.000 hommes et adolescents bosniaques avaient péri aux mains des forces serbes, la pire tuerie sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale.

Mais depuis plusieurs années, Milorak Dodik conteste le génocide et affirme avoir été "manipulé" par une justice internationale accusée de partialité.

"L'attitude du tribunal de la Haye envers les victimes serbes est humiliante et injuste", avait-il réagi au verdict de première instance, ajoutant que "70% des inculpés" étaient serbes. Aucun verdict ne peut enlever à Ratko Mladic la "place de héros" qui lui est "réservée depuis longtemps".

A une heure de route de Kalinovik, dans la localité à majorité serbe de Foca, site de "nettoyage ethnique" durant la guerre, un autre portrait de l'ancien militaire, barré du message "Merci à ta mère," illustre ce sentiment.

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Pour Ljubo Tomovic, vétéran serbe également, "Mladic est innocent, tout comme le peuple qu'il emmenait est innocent". "Il n'a fait que défendre son peuple. Le condamner pour quoi que ce soit serait une honte et un péché", dit cet homme de 65 ans.

- "Nier est un crime" -

La guerre de Bosnie a fait près de 100.000 morts, dont 64.000 Bosniaques, près de 25.000 Serbes (orthodoxes) et 7.700 Croates (catholiques), selon une commission indépendante.

Cela fait des années que la communauté musulmane réclame que le déni du génocide et des crimes de guerre soit interdit par la loi mais les textes en ce sens sont systématiquement rejetés par les députés serbes au Parlement fédéral de Bosnie.

Almasa Salihovic, la porte-parole du Centre mémorial de Srebrenica, dont le frère Abdulah a été tué dans le massacre à l'âge de 18 ans, juge qu'une telle loi "aiderait beaucoup" à combattre le révisionnisme.

"Je ne comprends pas qu'il soit toujours normal de nier" et de "qualifier un tel homme d'innocent, pire encore, de héros", dit-elle.

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Le cimetière du mémorial, où reposent plus de 6.600 victimes identifiées de Srebrenica, renferment les tombes du fils de Fadila Efendic, Fejzo, et celle de son mari Hamed.

Pour cette veuve de 69 ans qui dirige une association des mères de Srebrenica, "celui qui nie le génocide est lui aussi un criminel de guerre".

"Personne ne peut me rendre mon enfant (...) mais s'ils reconnaissent leur responsabilité, s'ils reconnaissent le génocide, on sera sur la bonne voie", dit Fadila Efendic.

"Et ce sera surtout un soulagement pour les mères, un signe que la justice est faite".

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