En Chine, le village communiste modèle a du plomb dans l'aile

Sébastien RICCI
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Une statue de Mao Tsé-toung trône à quelques encablures d'un gratte-ciel bling-bling: Huaxi, "village modèle" où les habitants logent dans de luxueuses villas, résume un siècle de communisme chinois, avec toutes ses contradictions.

Le Parti communiste chinois (PCC) fêtera le 1er juillet son centenaire en exaltant à coup sûr la croissance phénoménale du pays depuis 40 ans. Mais dans les rues presque désertes de Huaxi, le décollage économique semble s'être arrêté.

Des lampadaires rouillés et ornés de dragons au jaune passé entourent l'immense place centrale du village. Des décorations héritées d'un temps révolu, lorsqu'il y a tout juste dix ans Huaxi célébrait avec faste son 50e anniversaire.

L'événement avait été marqué par l'inauguration d'une gigantesque tour de 328 mètres au milieu des champs, symbole de prestige pour un village alors érigé en modèle dans toute la Chine pour ses "millionnaires" en yuans.

L'édifice dispose d'un hôtel 5 étoiles, d'une salle de cinéma, d'un aquarium géant, de suites présidentielles avec dorures mais aussi, comble du luxe, d'une statue de buffle en or pesant une tonne.

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Le gratte-ciel a coûté au village, situé à 130 km au nord-ouest de Shanghai, la coquette somme de 3 milliards de yuans (385 millions d'euros actuels). Mais les clients ne se bousculent pas.

Au 72e étage du bâtiment, qui a un temps abrité un restaurant tournant avec danseuses nord-coréennes, les très rares visiteurs peuvent apercevoir des dizaines de villas à l'identique alignées à perte de vue.

- Villas à l'américaine -

"Beaucoup sont inhabitées. Leurs occupants ne reviennent qu'une fois de temps en temps", se désole l'un des agents chargés de surveiller l'équipe de l'AFP, tout en interdisant les interviews avec la population.

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Et de montrer un peu plus loin, une piscine remplie d'eau vaseuse "faute d'entretien". Un cas loin d'être isolé.

"Ceux qui en ont les moyens achètent ailleurs un bien immobilier et envoient leurs enfants dans de grandes universités", affirme l'homme, d'allure sportive.

En fait de "village", Huaxi compte tout de même 30.000 habitants, une goutte d'eau à l'échelle de la Chine. Ils n'étaient pas 700 dans les années 1960, lorsque la localité était plongée dans la misère, à l'image du reste du pays.

Lorsque le PCC prend le pouvoir en 1949, la Chine manque de tout. Le régime de Mao Tsé-toung impose un collectivisme pur et dur, qui se traduira par une catastrophe économique et la famine.

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A la fin des années 70, le Parti embrasse le capitalisme, rebaptisé "socialisme aux caractéristiques chinoises". Quatre décennies plus tard, la Chine est la deuxième puissance économique mondiale et devance désormais les Etats-Unis en nombre de milliardaires en dollars.

Huaxi, ex-bon élève du PCC, résume à petite échelle l'époustouflante transformation du pays, avec ses investissements phénoménaux mais aussi son mélange des genres entre affaires et politique, et ses inégalités.

- Empire familial -

Autrefois simple village au milieu des rizières, Huaxi s'est lancé en pionnier dans les réformes économiques.

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D'abord "en cachette", aimait à rappeler le défunt chef local du PCC, Wu Renbao, qui, selon la légende, eut l'audace de créer une usine de clous à une époque où l'entrepreneuriat était encore "interdit".

A la tête de Huaxi pendant quatre décennies, M. Wu lance ensuite son village dans une industrialisation à marche forcée, d'abord dans la métallurgie et le textile.

"Il est glorieux de s'enrichir". En 1992, il prend au mot l'appel du numéro un Deng Xiaoping, l'artisan des réformes et contracte un emprunt colossal pour accumuler des matières premières, en pariant sur une flambée des cours. Coup de poker: Huaxi fait fortune.

M. Wu, qui fait l'objet d'un véritable culte, fonde ensuite un conglomérat pour gérer les affaires du village, le Huaxi Group, coté en Bourse à Shenzhen (sud).

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C'est son plus jeune fils, Wu Xie'en, désormais à la tête du village, qui dirige cet empire, présent principalement dans le textile et la logistique.

Les postes clés du groupe et du village sont occupés par la famille Wu, selon des documents consultés par l'AFP.

Malgré son collectivisme d'apparence, le Huaxi Group est en réalité "une entreprise familiale" gérée par "un clan", remarque Larry Ong, du cabinet SinoInsider, basé aux Etats-Unis et auteur d'un rapport sur le village.

- Un village, deux systèmes -

Spécificité socialiste: les habitants sont à la fois actionnaires et employés du conglomérat. Ils ont l'obligation de réinvestir les bénéfices dans de nouveaux projets.

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En contrepartie, ils logent dans de spacieuses villas à l'américaine, qui restent propriété du village.

Sont exclus d'un tel privilège les habitants qui ne sont pas de pure souche, soit l'immense majorité d'entre eux.

Mais le conte de fée a déraillé à l'évidence en février dernier quand des vidéos ont fuité sur les réseaux sociaux. On y voyait des habitants faire la queue devant un bâtiment officiel afin de retirer leurs économies. Les autorités avaient confirmé l'authenticité des images mais nié toute rumeur de faillite.

Selon la presse chinoise, la commune est endettée à hauteur de 38,9 milliards de yuans (4,9 milliards d'euros).

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Huaxi Group, qui était il y a 15 ans encore l'une des 100 plus grosses entreprises de Chine, a disparu l'an dernier de la liste des 500 premières sociétés du pays.

En un an, ses actions ont perdu 160%, plombées par la conjoncture économique mondiale, selon un document comptable d'avril.

Ces dernières années, le groupe a massivement investi dans la finance, un secteur volatile, relève Valarie Tan de l'institut de sinologie Merics en Allemagne.

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Mais à l'évidence, "cela n'a pas suffi à compenser toutes les pertes", observe cette spécialiste des milieux d'affaires chinois.

Sans compter les coûts de fonctionnement faramineux du gigantesque hôtel.

"Aucun village n'en aurait les moyens", relève-t-elle.

- "Pas les moyens" -

"Tout le monde envie notre vie à Huaxi. Mais nous, on envie celle des gens ailleurs", confie le garde anonyme, déplorant la situation économique du village qui ne serait plus du tout attractif, "même pas pour les travailleurs migrants", originaires d'autres provinces.

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L'un d'entre eux, rencontré devant la tour illuminée, confirme ces difficultés.

"Je n'ai même pas les moyens de m'offrir un repas dans cet hôtel, alors une nuit... La seule fois que j'y suis rentré c'était pour profiter de l'air conditionné qui est gratuit!" ironise le quinquagénaire, qui préfère taire son nom.

Huaxi "est un village Potemkine des temps modernes que le PCC entretient pour conserver l'adhésion (de la population) à une idéologie en faillite", estime M. Ong.

Les habitants en sont "virtuellement prisonniers", selon lui.

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Car s'ils partent définitivement, ils perdent leur logement, doivent renoncer à leurs actions et rembourser des frais à la collectivité, affirme M. Ong, y voyant "une condamnation à mort".

Derrière "l'utopie du village communiste modèle", Huaxi représente "en réalité à petite échelle ce qu'est (en Chine) le régime du PCC" avec son clientélisme, ses inégalités et sa "hiérarchie sociale", relève-t-il.

Huaxi incarne "une affreuse histoire de despotisme", avec un secrétaire du PCC et sa famille dont "le pouvoir incontrôlé" a mené à "de très mauvaises décisions", juge Valarie Tan.

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Mais le Parti ne laissera pas Huaxi faire faillite, selon elle. "Ca ferait tache, surtout en cette année de centenaire du PCC".

Toutes les demandes officielles d'interviews auprès des autorités sont restées sans réponse.

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