Les Etats-Unis peuvent-ils vraiment "rétablir" internet à Cuba?

Rob Lever

L'éventualité avancée par le président Joe Biden que Washington "rétablisse" l'internet mobile à Cuba après les restrictions imposées par La Havane à la suite de manifestations historiques, pourrait révolutionner la notion de droits numériques mais devra d'abord contourner des obstacles techniques et géopolitiques.

"Ils ont coupé l'accès à internet. Nous vérifions si nous avons les capacités technologiques de rétablir cet accès", a lancé jeudi le président américain, en réponse aux appels du sénateur Marco Rubio et du gouverneur de Floride Ron DeSantis à fournir une connexion sans filtre aux Cubains.

Si des défenseurs des droits humains ont accueilli favorablement cette idée, mettre en place un tel réseau internet alternatif serait loin d'être aisé, estiment des spécialistes.

"Si le gouvernement cubain coupe l'accès (à internet), il n'y a pas de manière simple et accessible de rétablir la connexion via ballons ou drones", explique Milton Mueller, professeur à la Georgia Tech University et directeur du Internet Governance Project.

Les technologies de fourniture d'accès à internet via satellite, drone ou ballon sont en effet encore balbutiantes et, lorsqu'elles sont mises en oeuvre, elles le sont uniquement par des opérateurs téléphoniques officiels.

L'internet mobile a commencé à être rétabli sur l'île à partir de mercredi mais certaines applications telles que Facebook, Instagram ou WhatsApp restaient inaccessibles sans passer par un VPN (réseau privé virtuel), ont constaté des journalistes de l'AFP.

Et les autorités cubaines filtrent également les contenus en ligne via des technologies chinoises, selon Gaspar Pisanu de l'ONG Access Now, qui défend les droits des internautes.

"Elles révoquent l'accès des gens aux données mobiles en suspendant leurs cartes SIM, en censurant les hashtags, en bloquant les messages qui mentionnent les VPN", énumère-t-il.

- Souveraineté contre droits humains -

Pour La Havane, des initiatives depuis l'étranger visant à court-circuiter ses services en offrant directement à sa population un accès à internet constitueraient une violation de la souveraineté cubaine, selon l'association de défense des droits humains Freedom House.

"La législation cubaine n'est pas favorable à la liberté sur internet" et interdit l'usage d'internet "à des fins de subversion et de déstabilisation de nations souveraines", expliquait cette ONG dans un rapport de 2020.

Mais ceux qui militent pour un internet libre à Cuba estiment que la souveraineté d'un Etat ne l'autorise pas à brimer la liberté d'expression et d'accès à l'information, que représente le réseau mondial.

"Internet est un droit humain élémentaire à l'ère du numérique car c'est indispensable pour travailler, pour (accéder aux) services publics, pour la parole politique et les communications en général", relève Darrell West, chercheur du Centre pour l'innovation technologique de la Brookings Institution.

"C'est de bonne guerre pour les Etats-Unis de proposer à distance un accès à internet car Cuba est un pays autoritaire et son gouvernement a coupé ce service auquel ses citoyens avaient auparavant accès", avance-t-il.

"Le régime cubain a abusé de la notion de souveraineté" pour opprimer son peuple, abonde Sebastian Arcos, directeur adjoint de l'Institut de recherche sur Cuba à la Florida International University.

- Considérations géopolitiques -

Rétablir internet aux Cubains serait donc "justifiable du point de vue moral, si on était en mesure de le faire", estime Milton Mueller.

Mais cela pourrait néanmoins "être problématique, étant donné l'historique entre les Etats-Unis et Cuba", dont la tentative d'invasion de la Baie des Cochons en 1961 et les longues périodes d'occupation de l'île par l'armée américaine, ajoute-t-il.

En outre, une telle alternative offerte par Washington "renforcerait la résistance du gouvernement cubain et lui donnerait le prétexte d'y voir une sorte d'action impérialiste menée par les Etats-Unis", conclut-il.

Access Now se contente donc d'appeler Cuba à pleinement rétablir la connexion, selon Gaspar Pisanu, laissant de côté l'alternative d'un internet fourni par les Américains.

"Nous devons continuer de demander et d'exiger du gouvernement de Cuba qu'il permette au peuple d'avoir à nouveau accès à internet, cela devrait être la priorité numéro un", a-t-il dit. Aller plus loin "exigerait une analyse et des considérations géopolitiques plus larges".

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