Procès au Vatican: plongée dans les finances vaticanes et ses prédateurs

Catherine MARCIANO

L'achat par le Vatican d'un immeuble londonien de prestige - via des hommes d'affaires accusés de l'avoir gravement floué avec l'aide de complicités internes- sera au coeur d'un procès qui débute mardi devant le tribunal pénal du plus petit Etat de la planète.

La constitution d'un patrimoine immobilier par le Vatican, pour se mettre à l'abri financièrement et pour faire fructifier ses revenus, n'est pas nouvelle.

Mais jamais les services du pape ne s'étaient lancés dans un tel montage financier complexe, affirment les magistrats en décrivant un imbroglio "quasi inextricable" de fonds d'investissements spéculatifs avec effet de levier, de banques, d'institutions de crédit, de personnes physiques et juridiques...

Deux ans d'enquête dans les méandres aussi de sociétés offshore, ont débouché sur des chefs d'accusation variés contre dix protagonistes, dont un éminent cardinal italien en disgrâce. Fraude, détournement de fonds, abus de pouvoir, blanchiment, corruption, extorsion...

L'affaire est gênante pour l'Eglise car elle met en évidence l'utilisation imprudente du Denier de Saint-Pierre, la grande collecte annuelle de dons dédiés aux actions caritatives du pape.

La lecture des éléments de l'enquête décrit deux hommes d'affaires, qui auraient profité de l'incompétence financière de la Secrétairie d'Etat, le gouvernement central qui seconde le pape.

Avec un prix d'achat surévalué, une hypothèque cachée, et un Saint-Siège longtemps privé de tout contrôle, voire même victime d’extorsion, l'acquisition est devenue un cauchemar pour la réputation de l'Eglise.

- Intermédiaires indélicats -

Toute la chaîne de décisions de la Secrétairie d'Etat sera décortiquée. Car parmi dix inculpés, la moitié travaillait dans la Cité du Vatican lors de l'achat en deux temps de l'immeuble de 17.000 m2 situé au 60 Sloane Square, dans le chic quartier londonien de Chelsea.

En 2013-2014, la Secrétairie d'Etat emprunte plus de 200 millions de dollars (166 millions d'euros de l'époque, notamment au Crédit Suisse) pour investir dans le fonds luxembourgeois "Athena" d'un homme d'affaire italo-suisse vivant à Londres, Raffaele Mincione.

L'argent a été emprunté en mettant en gage dans un organisme spécialisé des liquidités importantes du Vatican, y compris des dons. La moitié de la somme est destinée à l'achat de 45% de l'immeuble londonien, l'autre moitié à réaliser des placements boursiers.

Raffaele Mincione, rémunéré pour ses services par une commission, utilise l'argent de l'Eglise pour "des opérations spéculatives", comme le rachat de banques fragiles. En conflit d'intérêt, pointent les magistrats, il finance aussi ses propres projets. Le Saint-Siège, qui essuie des pertes et n'a aucun contrôle sur le choix d'investissements pas forcément éthiques, décidera quatre ans plus tard, fin 2018, de mettre un terme à l'alliance.

C'est à ce moment-là qu'un nouvel intermédiaire londonien, l'Italien Gianluigi Torzi, est choisi pour négocier la rupture avec Raffaele Mincione - qui va obtenir 40 millions de livres sterling - et la pleine propriété de l'immeuble par le Vatican.

Torzi s'adjugera toutefois le contrôle du bien (à travers des actions avec droits de vote) à la barbe du Vatican et ira même jusqu'à extorquer 15 millions d'euros supplémentaires à la Secrétairie d'Etat (théoriquement propriétaire à 100%) contre son départ, selon les documents du tribunal.

Le Saint-Siège a déboursé environ 350 millions d'euros au final pour acquérir le bien.

- Un cardinal à la barre -

Deux personnes auraient particulièrement aidé les deux intermédiaires londoniens, contre rémunération, soupçonnent les magistrats: Enrico Crasso, de nationalité suisse et un ex-banquier du Credit Suisse, pendant des décennies un consultant financier de la Secrétairie d'Etat du Vatican, et Fabrizio Tirabassi, un employé italien de cette section.

Egalement devant le tribunal pénal - une première pour un cardinal - Angelo Becciu, qui était en 2014 "Substitut de la Secrétairie d'Etat", numéro deux et l'équivalent d'un ministre de l'Intérieur en contact constant avec le pape François. Seront également appelés à comparaître son ancien assistant, le père Mauro Carlino, ainsi que les deux ex-dirigeants du gendarme financier du Vatican (AIF, depuis lors restructuré et renommé), le Suisse René Brülhart, et l'Italien Tommaso Di Ruzza.

Sans lien avec l'achat londonien, une femme, la dépensière Cecilia Marogna, affirme pour sa part avoir été employée par le cardinal pour des activités de renseignement visant à faire libérer des religieux enlevés, et a perçu 575.000 euros de la Secrétairie d'Etat sur un compte slovène.

Enfin, le procès se penchera sur un autre dossier distinct concernant lié aussi au cardinal Becciu: le financement à hauteur de 825.000 euros de l'entreprise de son frère par des fonds de l'épiscopat italien et de la Secrétairie d'Etat, pour des activités possiblement non caritatives.

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