Malgré l'avancée des talibans, Biden défend le retrait d'Afghanistan

Francesco FONTEMAGGI et Shaun TANDON
<p>Joe Biden le 6 août 2021 à la Maison Blanche</p>

Face à l'avancée fulgurante des talibans, Joe Biden ne dévie pas: le président des Etats-Unis est déterminé à aller au bout du retrait d'Afghanistan mais apparaît aussi à court d'options pour peser sur le sort du pays.

"La décision du retrait a été prise en ayant pleinement conscience que ce à quoi nous assistons actuellement risquait d'arriver", dit à l'AFP Laurel Miller, émissaire des Etats-Unis pour l'Afghanistan jusqu'en 2017.

Si Michael Kugelman, chercheur au cercle de réflexion Wilson Center, juge lui "surprenante" et même "extrêmement inquiétante" la rapidité des gains territoriaux des insurgés, qui ont déjà pris six des 34 capitales provinciales, il partage ce constat: "Nous savions tous que les talibans allaient intensifier leur offensive quand Biden a annoncé le départ."

Le retrait des forces internationales avait été décidé par l'ex-président américain Donald Trump. Son successeur a repoussé l'échéance de quelques mois, mais les forces américaines et étrangères auront quitté le pays d'ici la fin du mois.

Pour Joe Biden, l'objectif premier de l'intervention déclenchée par les attentats du 11 septembre 2001, à savoir marginaliser l'organisation jihadiste Al-Qaïda, est atteint depuis longtemps.

"Près de vingt années d'expérience nous ont montré que +Juste une année de plus+ de combat en Afghanistan n'est pas une solution, mais la recette pour y rester éternellement", a lancé le mois dernier le démocrate, qui plaide depuis longtemps pour que les Etats-Unis mettent fin à la guerre la plus longue de leur histoire.

- Le "pari" américain -

<p>Un soldat américain le 11 septembre 2010 près du village de Jellawar, en Aghanistan</p>

Pressés de questions à mesure que les talibans avancent, les responsables américains ont clairement fait comprendre ces dernières semaines que la ligne ne changerait pas: Washington va maintenir son "soutien" au gouvernement de Kaboul, en termes notamment de formation militaire, mais pour le reste, c'est aux Afghans de choisir leur destin.

"C'est leur pays qu'il s'agit de défendre. C'est leur combat", a dit lundi le porte-parole du Pentagone John Kirby, "profondément préoccupé" par la tournure des événements.

La principale question est maintenant de savoir si les frappes aériennes américaines en soutien aux forces gouvernementales, qui se sont intensifiées ces derniers jours, continueront. "Là et quand c'est faisable, nous allons continuer à les soutenir avec des frappes aériennes, mais ce n'est pas toujours faisable", a répondu John Kirby.

Surtout, après le 31 août, rien de tel n'est prévu à ce stade, le gouvernement Biden ayant prévenu qu'il n'y aurait recours qu'en cas de menace terroriste de la part d'Al-Qaïda ou du groupe Etat islamique.

Or, souligne Elie Tenenbaum, chercheur à l'Institut français des relations internationales, l'administration Biden a fait "le pari" qu'un "retour des talibans n'était pas une menace vitale pour la sécurité des Etats-Unis".

Au-delà, sur le front diplomatique, les Américains font toujours mine de croire que les pourparlers diplomatiques aujourd'hui dans l'impasse peuvent être relancés, en menaçant de faire de l'Afghanistan un "Etat paria" si les talibans devaient prendre le pouvoir par la force et rétablir leur version ultra-rigoriste de la loi islamique en vigueur lorsqu'ils dirigeaient le pays entre 1996 et 2001.

Les Etats-Unis "utilisent avec insistance ce moyen de pression car ils n'en ont pas d'autres", estime Laurel Miller, aujourd'hui directrice Asie de l'organisation de prévention des conflits International Crisis Group.

- "Coût politique" -

<p>Des soldats américains à Bagram, en Afghanistan, le 12 mars 2002</p>

"Certes, les talibans préféreraient avoir la légitimité et le soutien financier de la communauté internationale. Mais leur priorité est la prise du pouvoir, et s'ils doivent choisir entre la légitimité et le pouvoir, ils choisiront le pouvoir", prévient-elle.

Selon elle, le scénario le plus optimiste pour le gouvernement de Kaboul -- probablement trop optimiste -- est aujourd'hui de parvenir à geler la situation sur le terrain pour ensuite négocier une solution politique.

Michael Kugelman doute aussi que les Etats-Unis puissent inverser la tendance favorable aux talibans maintenant qu'ils ont quasiment quitté l'Afghanistan.

"Je crains que les talibans soient simplement trop forts, et l'armée afghane trop assiégée, pour que les Américains puissent changer la donne", lâche-t-il.

D'autant que l'opinion publique américaine est contre cette guerre, ou ne s'y intéresse pas. Dans la classe politique non plus, l'offensive des insurgés n'a pas vraiment pesé: les opposants au retrait sont les mêmes qu'au moment de son annonce, c'est-à-dire quelques néoconservateurs et une partie des militaires.

"Même si le scénario du pire se concrétise, avec les talibans menaçant de prendre tout l'Afghanistan, cela ne changera pas le calcul du gouvernement" car "le coût politique d'un retour des troupes serait beaucoup plus élevé que celui du retrait", explique Michael Kugelman.

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