Un des chefs talibans de retour en Afghanistan, la vie reprend dans la crainte à Kaboul

David FOX
<p>Le porte parole des talibans Zabihullah Mujahid tient la première conférence de presse de son mouvement à Kaboul, le 17 août 2021.</p>

Le cofondateur des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, est rentré mardi en Afghanistan à peine deux jours après la prise du pouvoir, les nouveaux maîtres du pays assurant que leurs adversaires seraient pardonnés et que les femmes seraient respectées selon "les principes de l'islam".

Face à ce discours apaisant, plusieurs pays, dont la Chine et la Russie, qui n'ont pas fermé leurs ambassades, ont indiqué leur volonté de normaliser les relations avec les nouveaux maîtres du pays.

Les Etats-Unis ont pour leur part indiqué mardi qu'ils étaient prêts à maintenir leur présence diplomatique à l'aéroport de Kaboul après la date limite de retrait fixée au 31 août si les conditions le permettent.

"Si (la situation) est sûre, et si c'est responsable pour nous de rester plus longtemps, nous pourrions envisager cela", a déclaré le porte-parole de la diplomatie américaine Ned Price.

Lors de leur première conférence de presse à Kaboul, les talibans ont assuré que la guerre était terminée et que tous leurs adversaires seraient pardonnés.

"La guerre est terminée (...le leader des talibans) a pardonné tout le monde", a déclaré leur porte-parole Zabihullah Mujahid. "Nous nous engageons à laisser les femmes travailler dans le respect des principes de l'islam".

Ils avaient auparavant annoncé une "amnistie générale" pour tous les fonctionnaires d'Etat, appelant chacun à reprendre ses "habitudes de vie en pleine confiance".

Commentant ces engagements, Ned Price a déclaré : "Si les talibans disent qu'ils vont respecter les droits de leurs citoyens, nous attendrons d'eux qu'ils tiennent cet engagement".

Le mollah Abdul Ghani Baradar, co-fondateur et numéro deux des talibans, qui dirigeait depuis le Qatar le bureau politique du mouvement, est rentré dans le pays où il devrait être appelé à de hautes fonctions.

"Une délégation de haut niveau menée par le mollah Baradar a quitté le Qatar et atteint notre pays tant aimé cet après-midi et atterri à l'aéroport de Kandahar", dans le sud de l'Afghanistan, a déclaré sur Twitter un porte-parole des talibans.

A Kaboul, des magasins ont rouvert, le trafic automobile a repris et des policiers faisaient la circulation, les talibans tenant des postes de contrôle.

Mais des signes montraient que la vie ne serait plus celle d'hier. Les hommes ont troqué leurs vêtements occidentaux pour le shalwar kameez, l'ample habit traditionnel afghan, et la télévision d’Etat diffuse désormais essentiellement des programmes islamiques.

Les écoles et universités de la capitale restent fermées.

Depuis qu'ils sont entrés dans la ville dimanche, après une fulgurante offensive leur ayant permis en dix jours de contrôler quasiment tout le pays, les talibans ont multiplié les gestes d'apaisement à l'égard de la population.

Mais pour nombre d'Afghans, la confiance sera dure à gagner. Du temps où ils étaient au pouvoir (1996-2001), les talibans avaient imposé une version ultra-rigoriste de la loi islamique. Les femmes ne pouvaient ni travailler ni étudier, et voleurs et meurtriers encouraient de terribles châtiments.

"Les gens ont peur de l'inconnu", confie un commerçant de Kaboul. "Les talibans patrouillent la ville en petits convois. Ils n'importunent personne, mais bien sûr les gens ont peur".

Malgré les assurances des talibans, certaines informations semblaient suggérer qu'ils continuaient à rechercher des responsables gouvernementaux, un témoin racontant que des islamistes étaient entrés dans la maison d'un de ces officiels pour l'emmener de force.

- Biden "ne regrette pas" -

Très critiqué, le président américain Joe Biden a défendu la décision de retirer les troupes américaines du pays, malgré les scènes de détresse lundi à l'aéroport de Kaboul, où des milliers de personnes ont tenté de fuir.

<p>Des Afghans désespérés tentent par tous les moyens de quitter l'aéroport de Kaboul le 16 août 2021</p>

"Je suis profondément attristé par la situation, mais je ne regrette pas" la décision de retirer les forces américaines d'Afghanistan, a déclaré M. Biden.

Les talibans sont entrés dimanche dans Kaboul sans faire couler le sang. Mais leur triomphe a déclenché une panique monstre à l'aéroport de Kaboul. Une marée humaine s'est précipitée lundi vers ce qui est la seule porte de sortie de l'Afghanistan, semant la panique sur les pistes.

<p>Des Afghans attendent à l'aéroport de Kaboul le 16 août 2021</p>

Washington a envoyé 6.000 militaires pour sécuriser l'aéroport et faire partir quelque 30.000 Américains et civils afghans ayant coopéré avec les États-Unis qui craignent pour leur vie.

De Madrid à La Haye, en passant par Paris, Bucarest et Londres, plusieurs autres pays s'activaient également mardi pour rapatrier leurs ressortissants.

- Moscou voit du "positif" -

Les 45 premiers exfiltrés de Kaboul par la France sont arrivés dans l'après-midi à Paris.

L'Espagne envoie deux avions militaires, la Suède a déjà rapatrié l'ensemble de son personnel diplomatique, tandis que le Danemark a déployé "une capacité supplémentaire d'avions militaires" pour "l'évacuation d’Afghanistan".

Si l'évacuation des étrangers semble se poursuivre sans problème, l'Allemagne a indiqué que les barrages déployés par les talibans tout autour de l'aéroport pourraient rendre difficile le départ des ressortissants afghans ayant des visas pour quitter le pays.

Mais le conseiller du président Biden à la sécurité nationale, Jake Sullivan, a indiqué que les talibans étaient "prêts à protéger" l'accès à l'aéroport de Kaboul pour les civils évacués par les Américains.

Washington négocie avec les talibans le "calendrier" des évacuations américaines, a-t-il ajouté.

<p>Infographie sur les capitales provinciales afghanes prises par les talibans entre le 8 et le 15 août</p>

Les Etats-Unis pourraient reconnaître un gouvernement taliban s'il "préserve les droits fondamentaux de son peuple (...) y compris de la moitié de sa population - ses femmes et ses filles", et qu'il "n'offre pas de refuge aux terroristes", a ajouté Ned Price.

L'UE "devra parler" aux talibans "aussi vite que nécessaire", car ces derniers "ont gagné la guerre" en Afghanistan, a quant à lui déclaré Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne.

La Chine, première à dire lundi vouloir entretenir des "relations amicales" avec les talibans, a fustigé mardi la "terrible pagaille" laissée par les Etats-Unis, qui partout, en Irak, en Syrie et en Afghanistan, laissent "des troubles, des divisions, des familles dévastées et décimées".

La Russie, dont l'ambassadeur devrait être le premier contact diplomatique du nouveau régime, a estimé mardi que les assurances des talibans en matière de liberté d'opinion sont un "signal positif" et dit souhaiter le lancement d'un "dialogue national (...) avec la participation de toutes les forces politiques, ethniques et confessionnelles" d'Afghanistan.

La Turquie a aussi salué les "messages positifs" des talibans, et l'Iran a fait des gestes d'ouverture.

Mais pour le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), des crimes et des exécutions en guise de représailles ont été commis dans le pays, qui pourraient relever de violations du droit international humanitaire.

Pour sa part, le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU a annoncé mardi soir qu'il tiendrait une session spéciale le 24 août à Genève pour examiner "les inquiétudes sérieuses concernant les droits de l'Homme" après la prise du pouvoir par les talibans.

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