Afghanistan: les talibans disent avoir changé, les Occidentaux jugeront "les actes"

David FOX
<p>Scène de rue à Kaboul, tout juste reprise par les talibans, le 18 août 2021</p>

Les talibans ont promis d’œuvrer à la réconciliation en Afghanistan, disant avoir pardonné leurs adversaires et vouloir protéger les droits des femmes en accord avec la loi islamique, mais plusieurs pays occidentaux attendent de voir "les actes".

La vie a commencé à reprendre à Kaboul, même si la peur prédomine. La capitale afghane était très calme mercredi, la plupart des administrations et des commerces étant fermés à cause de l'Achoura, importante fête religieuse chiite.

Des foules importantes continuaient de se rassembler devant les ambassades étrangères, au gré des rumeurs de possibilités de visa et d'asile.

Deux jours après leur prise du pouvoir, les nouveaux maîtres de l'Afghanistan ont tenu mardi à Kaboul leur première conférence de presse. Leur cofondateur, le mollah Abdul Ghani Baradar, appelé à de hautes fonctions, est revenu dans le pays.

Ils se sont efforcés de rassurer le monde, alarmé par leur passif en matière de droits humains quand ils étaient au pouvoir (1996-2001) et par les images déchirantes de milliers d'Afghans tentant de fuir par l'aéroport de Kaboul.

"Tous ceux qui sont dans le camp opposé sont pardonnés de A à Z. Nous ne chercherons pas à nous venger", a assuré un porte-parole taliban, Zabihullah Mujahid.

Il a affirmé que les islamistes avaient appris de leur premier exercice du pouvoir et qu'il y aurait de "nombreuses différences" dans leur manière de gouverner, même si idéologiquement "il n'y a pas de différence".

<p>Des personnes attendent d'être évacuées d'Afghanistan à l'aéroport de Kaboul, le 18 août 2021</p>

Un message qui ne rassurait pas les principaux intéressés: "Je cherche désespérément à partir (...) Les talibans détestent ceux qui ont travaillé pour d'autres organisations que leur mouvement", confiait un trentenaire afghan ayant travaillé pour une ONG allemande.

"Hier, je suis allé à l'aéroport avec mes enfants et ma famille, les talibans et les Américains tiraient sur les gens mais malgré ça, ils continuaient d'avancer parce qu'ils savaient qu'une situation pire que la mort les attendait dehors", racontait-il.

Sous le précédent régime taliban, jeux, musique, photographie et télévision étaient interdits. Les voleurs avaient les mains coupées, les meurtriers étaient exécutés en public et les homosexuels tués.

<p>Le porte-parole des talibans Zabihullah Mujahid (g) lors de la première conférence de presse depuis leur prise du pouvoir à Kaboul, le 17 août 2021</p>

Les femmes avaient interdiction de sortir sans un chaperon masculin et de travailler, les filles d'aller à l'école. Les femmes accusées d'adultère étaient fouettées et lapidées à mort.

"Nous nous engageons à laisser les femmes travailler dans le respect des principes de l'islam", a ajouté M. Mujahid.

Un autre porte-parole taliban, Suhail Shaheen, a affirmé à Sky News que la burqa, voile recouvrant tout le corps et le visage avec une grille en tissu au niveau des yeux, ne serait plus cette fois obligatoire.

Dans un communiqué commun, les Etats-Unis et l'UE, ainsi que 18 autres pays dont l'Australie, le Brésil et le Canada, se sont néanmoins dits mercredi "profondément inquiets" pour les droit des "femmes et des filles en Afghanistan", soulignant que "toute forme de discrimination et d'abus doit être évitée".

<p>Une mère de famille en burqa avec ses enfants sur un marché de Kaboul, le 21 juillet 2021</p>

Se présentant comme plus modérés, les talibans semblent recevoir un accueil international moins hostile qu'il y a deux décennies quand seuls trois pays (Pakistan, Émirats arabes unis, Arabie saoudite) avaient reconnu leur régime - même si personne n'est encore allé jusque-là pour l'instant.

- Jugés "sur les actes" -

<p>Le porte-parole des talibans Zabihullah Mujahid lors de leur première conférence de presse à Kaboul le 17 août 2021</p>

La Chine s'est dite prête à entretenir des "relations amicales" avec eux. Pour la Russie, leurs assurances en matière de liberté d'opinion constituent un "signal positif". La Turquie a aussi salué des "messages positifs" et l'Iran fait des gestes d'ouverture.

Les Occidentaux sont plus réticents.

Les États-Unis pourraient reconnaître un gouvernement taliban s'il "préserve les droits fondamentaux de son peuple", en particulier des femmes.

Londres ne travaillera "normalement" pas avec les islamistes radicaux, qui seront jugés "sur les actes, pas sur les paroles", a averti le Premier ministre britannique Boris Johnson mercredi.

<p>Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, à Bruxelles, le 12 juillet 2021</p>

L'Union européenne "devra parler" aux talibans "aussi vite que nécessaire", car ces derniers "ont gagné la guerre" en Afghanistan, a déclaré Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne.

Mais pour le procureur de la Cour pénale internationale, des crimes et des exécutions en guise de représailles ont été commis dans le pays, qui pourraient relever de violations du droit international humanitaire.

<p>Un combattant taliban brandit un lance-roquettes devant le ministère de l'Intérieur à Kaboul, le 17 août 2021</p>

Autre signal négatif, la statue d'un homme politique de la minorité chiite hazara, Abdul Ali Mazari, tué alors qu'il était prisonnier des talibans dans les années 1990, a été partiellement démolie à l'explosif à Bamiyan (centre), ont indiqué mercredi des habitants sous couvert d'anonymat, dont plusieurs ont incriminé les talibans.

Et dans la ville de Jalalabad (est), des talibans ont tiré en l'air lorsque des habitants ont protesté contre le remplacement du drapeau afghan par celui du mouvement extrémiste, selon un média local.

- Le mollah Baradar acclamé -

Très critiqué, le président américain Joe Biden a défendu lundi la décision de retirer ses troupes, malgré les scènes d'anarchie à l'aéroport de Kaboul qui pourraient longtemps hanter sa présidence.

<p>Chronologie des principaux événements en Afghanistan depuis l'occupation soviétique</p>

Les Américains, qui ont envoyé 6.000 militaires pour sécuriser l'aéroport de Kaboul et faire partir quelque 30.000 Américains et civils afghans craignant pour leur vie, et les Occidentaux poursuivaient leurs évacuations mercredi, dans des conditions difficiles.

Plusieurs pays ont accusé les talibans d'entraver l'accès à l'aéroport pour les Afghans, où la logistique est également chaotique.

Des Néerlandais n'ont ainsi pas pu embarquer mardi dans un avion affrété par leur gouvernement, l'armée américaine ne les ayant pas laissés accéder à l'appareil qui est reparti avec une quarantaine de personnes, toutes non afghanes et non néerlandaises, a déploré La Haye.

L'armée américaine a déjà évacué plus de 3.200 personnes, notamment du personnel américain, et près de 2.000 réfugiés afghans acheminés vers les Etats-Unis.

Quant au Royaume-Uni, il a évacué pour l'instant 306 Britanniques et 2.052 Afghans, selon Boris Johnson. Le gouvernement britannique avait annoncé mardi soir un dispositif destiné à accueillir "à long terme" 20.000 réfugiés afghans.

L'Autriche quant à elle demande d'ores et déjà que l'UE prévoie des "centres de rétention" dans des pays voisins de l'Afghanistan pour les migrants afghans qui seront expulsés d'Europe.

<p>Le cofondateur des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, le 18 juillet 2021 à Doha</p>

Le mollah Baradar, numéro deux des talibans, qui dirigeait depuis le Qatar leur bureau politique et négociait avec les États-Unis et le gouvernement afghan, est rentré au pays.

Il a atterri mardi à l'aéroport de Kandahar (sud), capitale des talibans sous leur précédent régime, acclamé par une large foule, selon des images de médias pro-talibans.

C'est la première fois qu'un très haut dirigeant taliban en activité rentre publiquement en Afghanistan depuis qu'ils avaient été chassés du pouvoir par une coalition menée par les États-Unis, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001.

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