Mort de l'ex-dictateur tchadien Hissène Habré, détenu pour crimes contre l'humanité

Laurent LOZANO
<p>Une des dernières photos d'Hissène Habré, le 2 juillet 2013 à la sortie d'une audition au tribunal de Dakar</p>

L'ancien président et dictateur tchadien Hissène Habré est décédé du Covid-19 mardi à l'âge de 79 ans au Sénégal où il avait été condamné à la prison à vie en 2016 pour crimes contre l'humanité par une juridiction africaine.

Avec Hissène Habré, qui a dirigé le Tchad de 1982 à 1990, "c'est un des bourreaux les plus sanguinaires de l'histoire de l'humanité qui vient de disparaître", a réagi auprès de l'AFP l'un des avocats des victimes, William Bourdon.

Hissène Habré laisse au Tchad l'image d'un chef de guerre et grand patriote qui a cherché à consolider le jeune Etat, mais dont la présidence reste entachée par une féroce répression. Elle aura aussi été marquée par la confrontation, avec le soutien de la France et des Etats-Unis, avec les forces libyennes de Mouammar Kadhafi.

L'actuel numéro un tchadien, Mahamat Idriss Déby, fils d'Idriss Déby Itno, qui renversa Hissène Habré en 1990 pour diriger le pays d'une main de fer pendant 30 ans, a présenté ses "sincères condoléances à sa famille et au peuple tchadien". "A Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons", a-t-il dit sur Twitter.

Les premières réactions officielles tchadiennes saluaient davantage l'homme d'Etat qu'elles n'évoquaient ses méfaits.

Le lieu de son inhumation reste à déterminer. Le Tchad ne s'opposera pas au rapatriement de la dépouille, mais "ne lui rendra aucun hommage officiel en raison de ses condamnations et par respect pour ses victimes", a déclaré à l'AFP Abderaman Koulamallah, porte-parole du gouvernement.

La famille n'a pas exprimé publiquement ses volontés. Un diplomate s'exprimant sous le couvert de l'anonymat a souligné que la décision impliquait le Sénégal et éventuellement l'Union africaine pour son engagement dans le procès de M. Habré.

Hissène Habré était sorti il y a plusieurs jours de sa prison du Cap Manuel, dans le centre de Dakar, pour être admis à la demande de la famille dans une clinique privée. De là, il a été transféré il y a quelques jours à l'hôpital principal où il est décédé, a indiqué le consulat du Tchad à l'AFP.

"Habré a été remis entre les mains de son Seigneur", a déclaré le ministre de la Justice sénégalais Malick Sall sur la chaîne TFM. Selon le ministre, c'est à la clinique qu'il a contracté le Covid-19.

- Santé déclinante -

Hissène Habré était incarcéré au Sénégal en vertu de sa condamnation le 30 mai 2016 à la prison à vie à l'issue d'un procès sans précédent à Dakar. Il avait été déclaré coupable de crimes contre l'humanité, viols, exécutions, esclavage et enlèvement. Une commission d'enquête tchadienne a chiffré à 40.000 morts le nombre des victimes de la répression sous le régime Habré.

Hissène Habré, chassé en 1990 du pouvoir auquel il avait lui-même accédé par la force, avait trouvé refuge au Sénégal. Là, sous la pression internationale, les conditions de son procès avaient été créées et où il avait été arrêté en 2013 et inculpé par un tribunal spécial instauré en coopération avec l'Union africaine.

Sa famille et ses avocats réclamaient depuis des mois un autre régime que celui de la détention en invoquant son âge, sa santé déclinante et le risque de contamination par le Covid-19 en prison. Après la permission de rentrer chez lui à Dakar sous surveillance pendant 60 jours en 2020, la justice avait refusé une demande de libération en avril 2021.

Sa mort est de la "responsabilité à part entière des Etats africains et d'une manière particulière de l'Etat sénégalais", a déclaré à l'AFP Kelley Chidi Djorkodei, qui s'est présenté comme l'un de ses neveux parmi un certain nombre de Tchadiens venus devant l'hôpital.

Le ministre de la Justice a rejeté ces critiques, assurant que "tout a été fait pour lui (M. Habré) faciliter les choses".

- "Aucune rancune" -

Le collectif des victimes de Hissène Habré, tout en lui reconnaissant le droit à un traitement humain et à des soins, s'est toujours fermement opposé à tout régime de faveur en faisant valoir qu'il n'avait pas montré de mansuétude à leur égard et qu'il ne leur avait toujours pas versé le moindre centime sur les 82 milliards de francs CFA (125 millions EUR) auxquels il a été condamné.

"Nous n'avons aucune rancune à son égard. Il faut juste faire pression sur l'Union africaine pour que les victimes soient indemnisées", a dit une victime sénégalaise, Abdourahmane Guèye, qui vendait des bijoux au Tchad à l'époque. "Nous n'allons pas baisser les bras", a-t-il juré.

Les victimes et leurs avocats soupçonnent que Hissène Habré était resté à la tête d'une fortune considérable.

mrb-yas-amt-lal/sba

© 2021 AFP. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (dépêches, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par l'AFP. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de l'AFP.