L'immense majorité des avortements désormais interdits au Texas

Charlotte PLANTIVE
<p>Des opposants à l'avortement manifestent devant le siège du parlement texan, à Austin le 29 mai 2021</p>

La plupart des avortements sont devenus illégaux mercredi dans le vaste et très conservateur Etat américain du Texas, où une loi sans précédent, qui encourage la population à dénoncer les contrevenants, est entrée en vigueur dans la nuit.

Elle peut encore être bloquée par la Cour suprême des Etats-Unis, qui a été saisie en urgence lundi par les défenseurs du droit à l'avortement.

Sans attendre sa décision, le président Joe Biden a fustigé une loi "radicale", aux dispositions "honteuses", et a promis de "protéger" le droit des femmes à avorter.

Le texte, signé en mai par le gouverneur républicain Greg Abbott, interdit d'interrompre toute grossesse une fois que les battements de cœur de l'embryon sont détectés, à environ six semaines de grossesse, alors que la plupart des femmes ne savent même pas qu'elles sont enceintes.

La loi, qui s'inscrit dans le cadre d'une offensive des Etats conservateurs contre le droit à l'avortement, ne prévoit pas d'exception en cas de viol ou d'inceste, mais seulement si la santé de la femme enceinte est en danger.

Plus de 85% des avortements pratiqués jusqu'ici au Texas ont lieu après six semaines de grossesse, selon les organisations de planning familial de l'Etat qui ont fait état mercredi de leur profond désarroi.

"Je me suis réveillée triste, inquiète, sonnée", a déclaré lors d'un point-presse Amy Hagstrom Miller, directrice de l'organisation Whole Woman's Health qui gère quatre cliniques au Texas.

L'une d'elle, à Fort Worth, a réalisé des avortements jusqu'à 23H56 mardi soir, mais a dû s'interrompre alors qu'il restait des patientes dans la salle d'attente. "Les médecins pleuraient et me demandaient: qu'est-ce qu'on peut faire pour elles ?", a raconté Mme Miller.

"Les patientes sont effrayées, confuses, en colère", a ajouté Vanessa Rodriguez qui supervise les centres d'appels de Planned Parenthood au Texas. "On fait de notre mieux pour essayer de les aider... on cherche des rendez-vous au Colorado, dans l'Oklahoma, le Kansas, le Nouveau-Mexique..."

- "Prime à la délation" -

Avant le Texas, douze Etats ont légiféré pour interdire les avortements dès que les battements de cœur de l'embryon sont perceptibles. Ces lois ont toutes été invalidées en justice, parce qu'elles violent la jurisprudence de la Cour suprême qui a reconnu un droit à avorter tant que le fœtus n'est pas viable, soit vers 22 semaines de grossesse.

Mais le Texas a formulé sa loi différemment: il ne revient pas aux autorités de faire respecter la mesure, mais "exclusivement" aux citoyens, encouragés à porter plainte au civil contre les organisations ou les personnes qui aideraient les femmes à avorter.

Le texte prévoit que les citoyens qui engageront des poursuites perçoivent au moins 10.000 dollars de "dédommagement" en cas de condamnation. Les détracteurs du texte y voient une "prime" à la délation, mais ses défenseurs ont déjà mis en place des formulaires sur internet pour déposer des "informations anonymes".

Pour des raisons de procédure, ce dispositif rend plus difficile l'intervention des tribunaux fédéraux qui ont refusé jusqu'ici de se saisir des recours contre la loi.

Les détracteurs du texte ont donc dû s'adresser directement à la Cour suprême. Mais, contrairement à ses habitudes, la haute juridiction n'est pas intervenue à temps pour empêcher le texte d'entrer en vigueur.

- "Présage funeste" -

Cela "ne signifie pas la fin de Roe v. Wade", souligne le professeur de droit Steve Vladeck en référence à l'arrêt emblématique de la Cour de 1973 qui a reconnu le droit des femmes à avorter. Mais le délai est "un présage funeste de ce qui nous attend dans l'avenir dans ce dossier ou un autre", ajoute l'universitaire.

L'ancien président Donald Trump a profondément remanié la haute juridiction, y faisant entrer trois magistrats sur neuf. Leur arrivée a galvanisé les opposants à l'avortement qui rivalisent depuis d'imagination pour fournir à la Cour suprême des occasions de revenir sur sa jurisprudence.

Et celle-ci leur a déjà envoyé des signaux encourageants : elle a accepté d'examiner, cet automne, une loi du Mississippi qui interdit la plupart des avortements après la 15e semaine de grossesse, laissant entendre qu'elle pourrait revenir sur le critère de "viabilité du fœtus" posé jusqu'ici.

Près d'un demi-siècle après l'arrêt Roe v. Wade, le droit à l'avortement continue de diviser fortement les Etats-Unis, avec une forte opposition aux IVG dans les milieux religieux, et constitue un puissant instrument de mobilisation des électeurs à droite.

Selon un sondage de la chaîne NBC publié mercredi, 54% des Américains estiment que l'avortement devrait être légal dans la majorité des cas et 42% illégal.

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