En Afghanistan, la chaîne Tolo News toujours active malgré les craintes et les menaces

David FOX, avec Qasim Nauman à Séoul
<p>Un homme installé dans un restaurant regarde une émission religieuse de la chaîne Tolo News à Kaboul le 3 septembre 2021</p>

A l'arrivée des talibans à Kaboul le 15 août dernier, les dirigeants de la chaîne afghane privée Tolo News avaient le choix entre rester à l'antenne ou éteindre le signal.

La première option a finalement été retenue mais comme le reste des chaînes de radio et de télévision du pays, Tolo News navigue à vue, dans un brouillard d'incertitudes mêlées de craintes face aux intentions des nouveaux maîtres de l'Afghanistan.

La presse afghane n'a pas oublié les menaces et les assassinats de journalistes qui ont rythmé les vingt années d'insurrection du mouvement islamiste après son départ du pouvoir en 2001, chassé par une coalition emmenée par les Etats-Unis.

Le souvenir du premier règne taliban (1996-2001) reste encore très vif dans les mémoires - la télévision et la plupart des divertissements y étaient alors interdits.

Le retour au pouvoir des talibans "nous a mis dans une situation très, très difficile", confie Lotfullah Najafizada, directeur de Tolo News, joint au téléphone par l'AFP. "En tant que service d'information fonctionnant 24h/24, 7 jours/7, nous n'avons même pas eu une heure pour faire une pause et réfléchir".

La décision a finalement été prise de rester à l'antenne parce que Tolo a le devoir de couvrir l'actualité, explique-t-il, mais également parce qu'il aurait été "quasi impossible" de négocier avec les talibans une reprise des programmes si ces derniers avaient déjà été suspendus.

Depuis son retour au pouvoir, le mouvement islamiste, qui s'efforce de montrer une image plus modérée pour tenter de rassurer la communauté internationale et la population, a demandé aux médias afghans de ne rien changer à leurs habitudes.

<p>La présentatrice afghane Zarmina Mohammadi lors d'une émission en direct de la chaîne Tolo News le 11 septembre 2018 à Kaboul</p>

En gage d'ouverture, un responsable taliban acceptait de répondre, le 17 août dernier, aux questions d'une journaliste, Behishta Arghand, en direct sur le plateau de Tolo News.

- "Nous avons peur" -

Mais ces gestes et ces déclarations peinent à convaincre. Signe de la défiance et de la crainte prégnantes, Beheshta Arghand a depuis fui au Qatar, craignant pour sa vie.

"Nous avons peur, je vais être honnête avec vous, nous sommes très nerveux", a déclaré Saad Mohseni, PDG de Moby Group, société mère de Tolo, au Comité pour la protection des journalistes (CPJ), depuis Dubaï.

"On fait tous des nuits blanches mais notre situation n'est pas si éloignée de ce que vivent nos téléspectateurs", a-t-il ajouté.

Sur le terrain, la situation s'est dégradée depuis quelques semaines pour les journalistes, notamment les femmes, largement exclues de l'espace public, de l'accès à l'éducation et à l'emploi sous le précédent régime taliban.

Selon Reporters sans frontières (RSF), le nombre de femmes journalistes en activité à Kaboul est ainsi passé de 700 l'an dernier à moins de cent.

Dans le reste du pays, la situation est également critique. Une centaine de médias locaux privés ont ainsi cessé leur activité dès l’arrivée des talibans, toujours selon RSF.

<p>Des journalistes afghans dans la salle de rédaction de la chaîne Tolo News à Kaboul le 11 septembre 2018</p>

Le retour des talibans au pouvoir pourrait par ailleurs mettre un coup d'arrêt à la croissance exponentielle des médias indépendants observée depuis vingt ans en Afghanistan.

Depuis 2001, ce sont plus de 160 stations de radio et des dizaines de chaînes de télévision qui ont vu le jour grâce à l'aide internationale et à des investissements privés.

Ces dernières années, la population a pu regarder des programmes qui auraient été interdits sous le régime taliban, que ce soit des émissions de téléréalité musicale ou des débats politiques lors de la dernière élection présidentielle.

Les nouvelles autorités afghanes n'ont pas édicté de règle officielle à ce stade. Mais le PDG de Moby Group a d'ores et déjà prévenu qu'une interdiction aux femmes journalistes d'exercer leur métier ou l'instauration de la censure constitueraient une "ligne rouge" pour le groupe.

Dans l'immédiat, l'entreprise doit s'atteler à trouver de nouveaux journalistes pour remplacer ceux qui ont quitté le pays, par crainte de représailles, dans les jours qui ont suivi la chute de Kaboul.

"Ce qui est triste, c'est de perdre autant de compétences, de voir une génération de personnes dans lesquelles nous avions investi, qui auraient pu tant faire pour le pays, être obligées de partir", a souligné Saad Mohseni, au CPJ. "Il nous faudra malheureusement encore deux décennies pour combler cette fuite des cerveaux".

© 2021 AFP. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (dépêches, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par l'AFP. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de l'AFP.