Mort d'une icône afghane: il y a 20 ans, Ahmad Shah Massoud était assassiné

David FOX avec Qasim NAUMAN à Séoul
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Le 9 septembre 2001, deux faux journalistes kamikazes d'Al-Qaïda viennent interviewer Ahmad Shah Massoud. Et déclenchent leur bombe, tuant le dernier grand commandant afghan qui résistait encore aux talibans.

Vingt ans plus tard, cet assassinat et le 11-Septembre qui a immédiatement suivi, déclencheurs de l'invasion américaine, restent pour beaucoup d'Afghans le point de départ de deux décennies de conflit sanglant, ponctuées cet été par le retour au pouvoir des talibans.

Le charismatique Ahmad Shah Massoud s'est forgé une réputation de brillant chef de guerre dans les années 80 en luttant contre les forces soviétiques qui occupaient sa province du Panchir, une vallée très encaissée du Nord-Est de l'Afghanistan.

Au début des années 1990, le "Lion du Panchir" fait toutefois partie des chefs de guerre autrefois unis contre les Soviétiques qui se déchirent, s'affrontent et détruisent en partie Kaboul, une des périodes les plus noires de la vie des habitants de la capitale.

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Après la prise de pouvoir des talibans en 1996, il retourne à la résistance contre le régime islamiste et ses alliés d'Al-Qaïda, qui le traquent.

Le chef d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, ordonnera lui-même la mission suicide qui le tuera.

Pour l'approcher, ses assassins prétendent tourner un documentaire pour un centre culturel islamique de Grande-Bretagne, et utilisent des passeports belges volés.

Quand ils arrivent pour interviewer Massoud dans sa base de Khwaja Bahauddin en août 2001, ce dernier est trop occupé pour les recevoir.

"Ils ont passé dix jours avec nous, attendant calmement et patiemment qu'il arrive, sans trop insister pour que l'interview se fasse vite", avait raconté à l'AFP Fahim Dashti, un journaliste membre de l'entourage de Massoud, deux semaines après l'assassinat.

Le moment enfin venu, Fahim Dashti prépare sa propre caméra pour enregistrer l'interview, et les deux faux journalistes posent leurs questions en arabe au conseiller le plus proche de Massoud, Masood Khalili, chargé de les traduire.

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"On n'était pas à l'aise", avait indiqué M. Khalili à l'AFP en octobre 2001, notamment parce que les deux journalistes avaient posé des questions sur Ben Laden. "Le caméraman avait un sourire méchant. Le soi-disant journaliste était lui très calme".

Au moment où Massoud tend l'oreille pour écouter les questions traduites, ils font exploser leur bombe, cachée dans leur caméra.

- "Votre chef est mort" -

L'assassinat déclenche une onde de choc en Afghanistan et dans le reste du monde, notamment en Occident où Massoud, qui avait étudié au lycée franco-afghan Istiqlal de Kaboul, était très populaire.

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Pour certains Afghans, il était considéré comme le dernier espoir face aux talibans, et les Occidentaux le voyaient comme un allié potentiel face à un régime fondamentaliste qu'ils détestaient.

En septembre 2001, l'Alliance du Nord des chefs de guerre antitaliban est en mauvaise posture, et les proches de Massoud préfèrent cacher sa mort pendant des jours.

Une semaine après sa mort, des milliers de personnes assistent à son inhumation dans son district natal de Bazarak. Un mausolée de marbre sera ensuite construit pour l'abriter, où ses partisans se recueilliront au fil des années.

"J'étais dans le Panchir quand il a été tué. Les forces de la résistance (panchirie) étaient cernées de tous les côtés", se rappelle auprès de l'AFP un habitant de la province de 47 ans, qui préfère taire son nom pour raison de sécurité. "A la radio, les talibans ont annoncé: +Votre chef est mort et vous êtes défaits+", se souvient-il. "Mais la mort de notre leader nous a donné une raison supplémentaire de nous battre encore plus."

Le vent tourne avec le 11-Septembre et l'intervention quelques semaines plus tard en Afghanistan des Etats-Unis pour punir les talibans d’avoir hébergé Ben Laden.

Le régime taliban chute à la fin de l'année, balayé par les bombardements des Américains, eux-mêmes guidés au sol par les combattants de l'Alliance du Nord. Ses alliés d'Al-Qaïda, qui espéraient frapper fort en Afghanistan avec la mort de Massoud, prennent eux aussi la fuite.

- La chute du Panchir -

Vingt ans plus tard, les talibans viennent de reprendre le pouvoir, à la faveur du retrait des Américains et d'une offensive éclair qui a provoqué l'effondrement du gouvernement pro-occidental, sans combats ou presque à Kaboul et dans les autres grandes villes.

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Et le Panchir a repris son rôle de dernier résistant, emmené cette fois par le fils du commandant Massoud, Ahmad, qui avait 12 ans au moment de sa mort, et a pris la tête du Front national de résistance (FNR) contre les talibans.

Mais ces derniers ont rapidement envoyé des combattants pour encercler la province, avant d'y pénétrer et de la déclarer conquise lundi dernier.

Parmi leurs victimes tuées lors des combats figure Fahim Dashti, le journaliste qui avait survécu à l'attentat contre Massoud vingt ans plus tôt.

Ahmad Massoud, dont on ignore où il se trouve, a appelé à poursuivre la lutte. Son oncle, le frère du commandant Massoud, Ahmad Wali, a admis que le FNR avait un genou à terre, tout en affirmant que des milliers de combattants pourraient revenir combattre dans la province.

La situation est difficile à vivre pour Mohammad Sana Safa, 63 ans, qui avait combattu les Soviétiques avec le commandant Massoud.

"Ahmad Massoud est un patriote, mais il est jeune et n'a pas l'expérience militaire de son père", souligne-t-il. Puis il soupire: "La chute du Panchir face aux talibans... Si (son père) était toujours en vie, jamais nous n’aurions vu cela."

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