Coups de fouet et de filet: le Soudan renoue avec ses vieilles méthodes policières

AFP
<p>Des manifestants soudanais brulent des pneus et bloquent une route à Khartoum, le 25 octobre 2021</p>

Coups de fouet, fouilles au corps et détentions arbitraires: depuis le coup d'Etat lundi au Soudan, les vieilles méthodes des forces de sécurité contre les manifestants sont de retour et font redouter le pire dans un pays sortant tout juste de la dictature.

Depuis plusieurs jours dans Khartoum, des pick-up tournent. Juchés dessus, des membres des forces de sécurité, tous armés mais en habits civils.

"On dirait exactement les forces de sécurité de Béchir", affirme Hanaa Hassan, une manifestante à l'AFP. Béchir, c'est le général Omar el-Béchir, qui après un coup d'Etat en 1989 a régné pendant 30 ans sans partage sur le Soudan.

Deux ans après sa chute, le général Abdel Fattah al-Burhane qui a pris lundi les commandes du pays en arrêtant la quasi-totalité des civils au sein des autorités a, lui, tenté de montrer patte blanche.

Dans un long monologue devant la presse mardi, il a assuré que l'état d'urgence ne visait pas à réprimer l'opposition et qu'il tenait à ce que tout le monde puisse s'exprimer.

Mais chaque jour depuis lundi, des grenades lacrymogènes sont tirées sur des manifestants et quatre déjà sont morts sous les balles, selon des médecins. Le nombre de victimes est plus important selon des informations non confirmées citées par l'ambassade américaine à Khartoum.

- Dortoir des filles -

<p>Un Soudanais manifeste contre le coup d'Etat de l'armée, à Khartoum, le 25 octobre 2021</p>

Nul ne connaît le nombre de manifestants arrêtés, emportés par des hommes en civil ou en uniforme aux abords des barricades, qu'ils avaient montées pour faire respecter leur "grève générale", ou jusque dans la cité universitaire de Khartoum.

Lundi soir, "des hommes armés en uniforme ont pris d'assaut notre dortoir", raconte à l'AFP Rayane, une étudiante qui a peur de donner son nom de famille.

"Ils nous ont toutes amenées dans la salle commune et nous ont confisqué nos téléphones" puis "ils ont donné des coups de fouet à certaines d'entre nous et nous ont obligé à quitter le dortoir immédiatement", poursuit-elle.

<p>Carte de la capitale soudanaise Khartoum</p>

Côté garçons, Emad, un étudiant qui lui aussi refuse de divulguer son patronyme, a subi les quolibets des militaires pendant qu'il lui rasait la tête de force.

"Ils m'ont dit que mes cheveux étaient trop longs et ils ont frappé beaucoup d'entre nous", rapporte-t-il à l'AFP.

Sur les réseaux sociaux, des étudiants sont parvenus à diffuser des vidéos au moment même de l'attaque, se filmant en direct lors d'une rare reconnexion d'internet alors qu'ils tentaient de s'échapper.

L'une d'eux, le visage en sang, affirme avoir été "frappée à la tête et au bras par des militaires". "Je crois que ma main est cassée", lance-t-elle, essoufflée en courant dans les couloirs du dortoir des filles.

- "Vengeances" -

La rafle en cours est organisée: elle vise notamment ceux qui se sont illustrés lors de la révolte de 2019 qui a mis fin à l'ère Béchir.

<p>Des manifestants soudanais barricadent une rue de Khartoum avec des briques, le 27 octobre 2021</p>

Plusieurs militants ont été emmenés, dont le célèbre Sedig Al-Sadig Al-Mahdi, numéro deux du plus grand parti soudanais, l'Oumma, ou Ismaïl al-Taj, figure emblématique de l'Association des professionnels soudanais, fer de lance du soulèvement populaire de 2019.

Pour l'Association des professionnels, le pays est entré dans une spirale de "vengeances" menées par "des forces putschistes la bave aux lèvres" qui se sont déchaînées au moment même où, en apparence, les putschistes faisaient un geste en ramenant chez lui le Premier ministre Abdallah Hamdok qui avait été arrêté lundi.

Décidés à en finir avec manifestants et barricades à Khartoum, des policiers en civils ont installé mercredi des barrages mobiles.

Ici, ils inspectaient des voitures dans leurs moindres recoins, là, ils fouillaient au corps des passants en réclamant leurs papiers d'identité.

Parfois à court de bras pour dégager branchages, pierres et pneus brûlés en travers des rues par des manifestants, ils forçaient même les passants à les aider sous peine de recevoir des coups de fouet, a constaté un journaliste de l'AFP.

Et même les institutions de l'Etat ne sont pas épargnées. Suna, l'agence officielle, a ainsi été prise d'assaut mercredi et ses journalistes forcés d'en sortir, rapporte l'un d'eux, sous couvert d'anonymat.

La dernière dépêche toujours en ligne de l'agence remonte à dimanche peu avant minuit. "Les Américains demandent aux dirigeants soudanais de se mettre d'accord sur une date pour remettre le pouvoir aux civils", titrait alors Suna.

Quelques heures plus tard, des soldats venaient arrêter la plupart des dirigeants civils du pays et le général Burhane se retrouvait seul aux manettes.

© 2021 AFP. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (dépêches, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par l'AFP. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de l'AFP.