Ethiopie: une marche rebelle sur la capitale aggravera la situation humanitaire, selon les Etats-Unis

Robbie COREY-BOULET
<p>Les membres du Parlement participent à un vote sur l'état d'urgence décrété par le Premier ministre Abiy Ahmed, le 4 novembre 2021 à Addis Abeba, en Ethiopie</p>

L'agence humanitaire américaine USAID a mis en garde jeudi contre une marche des rebelles sur la capitale éthiopienne Addis Abeba qui viendrait aggraver une situation humanitaire déjà désastreuse, un an après le début du conflit qui ravage le nord du pays.

Un an jour pour jour après l'envoi de l'armée fédérale au Tigré, la région la plus septentrionale de l'Ethiopie, les rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) sont désormais à quelques centaines de kilomètres d'Addis Abeba.

Ce week-end, ils ont revendiqué la prise de deux villes stratégiques dans la région de l'Amhara, où ils ont avancé après avoir repris l'essentiel du Tigré en juin. Mercredi, ils ont annoncé être entrés dans Kemissie, à 325 kilomètres au nord de la capitale.

Un porte-parole du TPLF a indiqué que les rebelles tigréens y ont rejoint des combattants de l'Armée de libération oromo (OLA), groupe armé de l'ethnie oromo avec qui ils ont fait alliance en août. Cette organisation nationaliste est implantée en Oromia, la plus grande région d'Ethiopie qui entoure Addis Abeba.

Un porte-parole de l'OLA a affirmé mercredi à l'AFP qu'Addis Abeba pourrait tomber en quelques semaines.

Même s'il dément perdre du terrain, le gouvernement a décrété mardi l'état d'urgence, approuvé jeudi par le Parlement, tandis que les autorités de la capitale demandaient aux habitants de s'organiser pour défendre la ville.

"Toute marche vers Addis provoquerait une augmentation des déplacements (de population), une augmentation des besoins et des souffrances pour le peuple éthiopien", a prévenu jeudi un haut responsable de l'agence humanitaire gouvernementale américaine (USAID).

"Cela augmenterait certainement le besoin d'aide humanitaire, tout en compliquant la capacité à la fournir", a-t-il ajouté.

- Obstruction "flagrante" -

La situation humanitaire est déjà désastreuse dans une grande partie nord du pays, théâtre de combats.

<p>Cartes montrant les régions éthiopiennes où le Front de libération du peuple du Tigré et ses alliés ont lancé des offensives et de la capitale Addis Abeba</p>

Abiy Ahmed avait proclamé la victoire le 28 novembre 2020, trois semaines après avoir envoyé l'armée au Tigré pour destituer les autorités régionales dissidentes issues du TPLF, qu'il accusait d'avoir attaqué des bases militaires fédérales.

Mais après repris l’essentiel de la région, les combattants pro-TPLF ont poursuivi leur offensive dans les régions voisines de l'Afar et de l'Amhara.

Après avoir gouverné de fait l'Ethiopie durant presque 30 ans, le TPLF a été progressivement écarté du pouvoir lorsque M. Abiy est devenu Premier ministre en 2018 et n'a cessé ensuite de défier l'autorité du gouvernement fédéral.

Plus de 400.000 personnes sont au bord de la famine au Tigré, soumis à un blocus "de facto" selon l'ONU.

Le gouvernement et le TPLF s'accusent mutuellement d'entraver l'acheminement de l'aide et d'affamer la population.

<p>Veillée à la mémoire des victimes du conflit au Tigré, le 3 novembre 2021 à Addis Abeba, en Ethiopie</p>

Mais le responsable de l'USAID a estimé jeudi que le gouvernement menait contre le Tigré "peut-être l'obstruction humanitaire la plus flagrante au monde".

"Pratiquement aucun carburant, argent liquide, médicament ou fourniture médicale n'est entré depuis des mois, obligeant les (organisations) humanitaires à réduire ou arrêter complètement leurs programmes", a-t-il indiqué.

Ces deux dernières semaines, aucune aide n'a pu atteindre le Tigré, a-t-il affirmé, soulignant également les besoins croissants en Afar et Amhara, où des centaines de milliers de civils fuient les combats.

- Rhétorique dangereuse -

L'émissaire américain pour la Corne de l'Afrique, Jeffrey Feltman, devait arriver jeudi à Addis Abeba pour promouvoir une solution pacifique au conflit.

L'ambassade américaine a annoncé jeudi qu'elle autorisait le départ volontaire de la plupart de son personnel et déconseillé les voyages en Ethiopie jugeant "une nouvelle escalade probable" et que "des troubles civils et des violences ethniques peuvent survenir".

<p>Le chef de la Commission éthiopienne des droits de l'homme Daniel Bekele et sa directrice de cabinet Albab Tesfaye présentent le rapport sur le conflit au Tigré, à Addis Abeba le 3 novembre 2021</p>

L'UE a renouvelé ses appels à un cessez-le feu et à des négociations, estimant que "la récente escalade (...) risque d'entraîner un peu plus le pays dans la fragmentation et les conflits armés généralisés, et d'aggraver la situation de la population".

Mais la rhétorique guerrière reste omniprésente dans les deux camps.

Meta, la société-mère de Facebook, a déclaré mercredi avoir supprimé un message d'Abiy Ahmed daté de dimanche appelant les Ethiopiens à "enterrer" le TPLF. Ce post a été retiré "pour violation de nos politiques contre l'incitation et le soutien à la violence", a indiqué un porte-parole.

Un post publié mercredi dans lequel M. Abiy jure "d'enterrer cet ennemi avec notre sang et nos os et d'élever la dignité de l'Ethiopie" est toujours en ligne.

En septembre, le département d'Etat avait condamné un discours d'un conseiller de M. Abiy comparant les rebelles tigréens au diable et déclarant qu'ils devraient être "les derniers de leur espèce".

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