Irak: à Bassora la pétrolière, l'or noir, "on n'en voit pas la couleur"

Guillaume DECAMME
<p>Un homme assis en face de torchères dans un champs de pétrole dans la province de Bassora, produit environ 70% du brut irakien, le 25 octobre 2021</p>

Crapotant sur sa chicha, Sajad dit ne pas "avoir d'avenir" à Bassora. Mais il pourrait aussi dire qu'il n'a pas de présent: il vivote et incarne les maux du sud de l'Irak, où le pétrole coule à flots mais la précarité prospère.

Si les sous-sols de Bassora et sa province regorgent de pétrole et de gaz, la population "n'en voit pas la couleur", assène un habitant qui ne souhaite pas donner son prénom par peur de "représailles des politiciens".

La province produit environ 70% du brut irakien, mais le chômage toucherait ici entre 20 et 25% de la population active et jusqu'à 30% des jeunes, selon l'économiste irakien Barik Schuber, qui se repose sur des estimations en l'absence de chiffres officiels disponibles.

Des rues défoncées à la pollution causée par l'extraction d'hydrocarbures, en passant par les problèmes d'approvisionnement en eau et en électricité, Bassora, sa province et leurs quatre millions d'habitants sont à la peine.

C'est le désespoir qui frappe le plus lorsque l'on s'attable autour d'un narguilé goût pomme avec Sajad, 17 ans, et son ami Jawad, 16 ans. Sajad est sans emploi et Jawad fait "8H-13H dans un restaurant pour 7.000 dinars (environ quatres euros) par jour".

<p>Des Irakiens assis dans un café en face du pont Moahamad Baqir al-Sadr, au bord de Chatt al-Arab, à Bassora, le 25 octobre 2021</p>

"Je ne vois pas d'avenir ici, je veux aller à Bagdad", explique Sajad au bord du Chatt al-Arab, où se mêlent les fleuves Tigre et Euphrate.

Certes, des investissements ont été réalisés, un nouveau stade a été construit en prévision de la Coupe du Golfe, une compétition de football que Bassora doit accueillir en janvier 2023, mais le vice-gouverneur de la province Dorgham al-Ajwadi en convient: "les gens sont en colère".

La faute, selon lui, au gouvernement de Bagdad qui ne redistribue pas équitablement les fonds fédéraux.

"En 2021, le budget de l'Irak était de 130 mille milliards de dinars (environ 77 milliards d'euros), mais seul mille milliards sont alloués à Bassora, cela fait 0,7% du budget total de l'Irak, alors que la contribution de Bassora au budget fédéral se monte à 108 mille milliards de dinars", assure-t-il.

-Influence de l'Iran-

Mortada, 27 ans, enrage non pas contre Bagdad mais contre les autorités locales.

"Avant la pandémie", il tenait une échoppe de crèmes glacées "illégale", explique-t-il.

"Et puis les autorités ont fait supprimer les commerces illégaux, dont le mien", s'échauffe-t-il en souhaitant que son nom de famille ne soit pas publié par crainte d'ennuis "avec certaines personnes".

<p>Des enfants jouent devant un champs pétrolier à Bassora, dans le sud de l'Irak, le 25 octobre 2021</p>

Il a voté pour un indépendant non affilié aux grands partis aux législatives anticipées d'octobre, car "je crois qu'il peut changer les choses".

Mais la grogne a des racines plus profondes.

A l'été 2018, Bassora avait été le théâtre de gigantesques manifestations. Les protestataires dénonçaient la corruption tentaculaire, la déliquescence des services publics, mais surtout l'influence du grand voisin iranien, dont le consulat avait été incendié.

Téhéran exerce sa mainmise dans tout l'Irak à travers le Hachd al-Chaabi, une coalition d'ex-paramilitaires désormais intégrés à l'Etat, et plusieurs partis politiques dont certains siègent au Parlement.

A Bassora, certains accusent "des groupes loyaux à Téhéran" d'avoir une influence néfaste et de noyauter, en partie du moins, le tissu économique. Pas question pour l'un de ces critiques de donner son nom "parce que si vous le publiez, je risque d'être tué".

-"Relations"-

Trois ans après les manifestations à Bassora, deux ans après le mouvement social d'octobre 2019 qui a secoué tout le pays, "il n'y a pas eu beaucoup de changements", estime Mortada. L'ancien glacier vit de petits boulots et aimerait être embauché "par l'Etat".

A Bassora, plus que dans tout le reste de l'Irak, un emploi dans le secteur pétrolier est perçu comme une sorte de Graal pour la stabilité qu'il procure.

<p>Vue générale de maisons situées à quelques mètres d'un champs de pétrole à Bassora, dans le sud de l'Irak, le 25 octobre 2021</p>

Mais, fait valoir Mac Skeleton, directeur exécutif de l'Institut des études régionales et internationales (Iris) basé au Kurdistan irakien, l'emploi dans le pétrole à Bassora est dominé par le "clientélisme".

Les "grands partis chiites se disputent la Compagnie pétrolière de Bassora, notamment les postes dans la sécurité des champs de pétrole et les flux d'emplois qui y sont liés", explique-t-il. Pas besoin d'être membre d'un parti pour obtenir un travail, mais il faut des "relations" au sein de ces formations.

Et, souligne-t-il, "à un moment donné, on atteint une limite quant au nombre de personnes qui peuvent profiter" de ce système.

Preuve en est, l'oncle de Sajad travaille au ministère du Pétrole et il a déjà "casé deux personnes de (sa) famille". "Donc, il ne peut pas me faire engager, moi", soupire le jeune homme.

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