Rafaela et Yolanda: deux Nicaraguayennes, deux visions irréconciliables

María Isabel SÁNCHEZ
<p>Rafaela Ortiz montre des photos de son fils, prisonnier politique, le 18 octobre 2021 à Masaya, au Nicaragua</p>

Rafaela a son fils en prison et appréhende l'avenir du Nicaragua sous la férule de Daniel Ortega. Yolanda, elle, se proclame sandiniste et n'a aucun doute : elle votera dimanche pour le "Comandante Daniel".

Les deux femmes résument un pays fracturé depuis la répression des manifestations contre le pouvoir, qui ont fait plus de 300 morts, tandis que 150 opposants étaient jetés en prison et que des milliers de Nicaraguayens prenaient le chemin de l'exil.

- "C'est horrible" -

Dans sa modeste maison de Masaya, dans l'ouest du Nicaragua, Rafaela Ortiz, 66 ans, évoque douloureusement son fils Norlan.

Il est emprisonné depuis 23 mois pour avoir participé aux manifestations contre le chef de l'Etat et son épouse Rosario Murillo dans cette ville, réputée la plus rebelle au pouvoir.

Les larmes inondent les yeux de Rafaela derrière ses lunettes. Pour elle, son fils de 33 ans, condamné à 15 ans de prison, n'est pas emprisonné : il est "séquestré".

"C'est très douloureux, pour nous tous. Mon fils, grâce à Dieu, n'est pas méchant, il est travailleur, ce n'est pas un fainéant, ce n'est pas un délinquant. Il n'est rien de tout ce dont on l'accuse", se lamente-t-elle.

Coincées dans le cadre d'un miroir, protégées par des pochettes en plastique, les photos de Norlan "à l'école maternelle, là pour son sixième anniversaire, là c'est sa première communion... et là, quand il reçoit son diplôme", commente Rafaela, désespérée.

<p>Les portraits du président Daniel Ortega et de sa femme Rosario Murillo, vice-présidente, dans une rue de Masaya, le 2 novembre 2021 au Nicaragua</p>

Le fils et l'épouse de Norlan vivent avec elle. Rafaela montre la chambre de son fils : "ils sont venus le chercher là. Un homme l'a jeté sur le sol, ils lui ont frappé la tête à coups de crosse", se souvient-elle.

Aujourd'hui, Norlan est détenu à la Modelo, prison de haute sécurité, à 20 kilomètres de Managua. Il a attrapé la gale et le Covid-19, selon sa famille.

"C'est horrible. C'est triste, c'est très dur. Nous demandons à Dieu qu'ils le libèrent un jour, et pas seulement lui, mais tous les prisonniers politiques", confie Rafaela.

Elle dit ne pas s'intéresser à la "politique" : "Nous n'avons personne pour qui voter, il n'y a qu'eux" Daniel Ortega et Rosario Murillo.

- "Dire ce qu'ils veulent" -

A Managua, Yolanda Nunez, 74 ans, est la figure tutélaire d'une "famille totalement sandiniste" : son père, son mari et ses frères ont tous été jetés en prison il y a une quarantaine d'années.

<p>Yolanda Nunez, ancienne secrétaire du président Daniel Ortega, à Managua, le 30 octobre 2021 au Nicaragua</p>

Il luttaient dans les rangs de la guérilla, aujourd'hui au pouvoir, du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), jusqu'à la chute du dictateur Anastasio Somoza en 1979.

La maison de Yolanda ressemble à un sanctuaire : sur un mur du salon trône un immense portrait d'Augusto Sandino, le héros national assassiné sous la dictature de la famille Somoza (1936-1979).

Yolanda a six enfants, onze petits-enfants et deux arrière-petits-enfants. Son aîné, pour un peu, raconte-t-elle, naissait en prison. Elle y a passé un an et y a été torturée après avoir été arrêtée pour avoir aidé les guerilleros sandinistes.

Pendant une dizaine d'années, de 1979 à 1990, Yolanda a été l'assistante personnelle de Daniel Ortega.

"Je me chargeais de son courrier, je recevais les personnes qui venaient le voir", explique-t-elle en montrant fièrement sur le téléphone portable de son fils aîné une photo de la visite du "Comandante" un jour de Noël.

<p>Yolanda Nunez, ancienne secrétaire du président Daniel Ortega, montre un magazine avec une photo de son père, le 30 octobre 2021 à Managua, au Nicaragua</p>

D'une énergie peu commune pour son âge, Yolanda dit ne se laisser distraire de son "devoir révolutionnaire" par le coronavirus. "Moi j'ai dit : je dois battre ce Covid, me lever de ce lit... et me voilà, debout, et prête à aller voter".

"Il faut voter, pour garder nos conquêtes : les écoles, le système de santé, les routes...". "Ils peuvent bien dire ce qu'ils veulent", lance-t-elle à l'adresse des opposants au président Ortega, qui brigue un quatrième mandat consécutif, sans véritables adversaires car ceux-ci ont été emprisonnés ou assignés à résidence.

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