Bangladesh: la peur aux trousses dans les camps de réfugiés rohingyas

Sam JAHAN
<p>Des membres des forces de l'ordre du Bangladesh devant la scène de crime du leader pacifiste rohingya assassiné Mohib Ullah dans le camp de réfugiés de Kutupalong, le 5 octobre 2021</p>

Des taches de sang de Mohib Ullah sont encore visibles là où ce militant rohingya pacifiste a été assassiné fin septembre, lui qui défendait la cause de 850.000 de ses compatriotes de Birmanie, exilés et réfugiés au Bangladesh où ils survivent dans la peur et la misère.

Encore sous le choc de ce meurtre, Mohammad Noor, l'un des principaux membres de l'Arakan Rohingya Society for Peace and Human Rights (ARSPH) que le défunt dirigeait, reçoit constamment des menaces de mort.

"Ils sont partout. Ils peuvent nous pourchasser comme ils l'ont fait pour abattre impudemment notre chef et tant d'autres personnes", déclare à l'AFP M. Noor, dissimulé derrière un pseudonyme. Il refuse d'être filmé et photographié, craignant pour sa vie.

Pour M. Noor, ce "ils" désigne l'Armée du salut des Rohingyas de l'Arakan (Asra), groupe d'insurgés rohingyas contre l'armée birmane, prônant la lutte armée.

<p>Des tâches de sang sur la scène de crime du leader pacifiste rohingya assassiné Mohib Ullah dans le camp de réfugiés de Kutupalong, le 5 octobre 2021 au Bangladesh</p>

L'Asra nie toute responsabilité dans l'assassinat de Mohib Ullah le pacifiste.

La plupart des Rohingyas, minorité ethnique musulmane, a trouvé refuge au Bangladesh à partir de 2017, après avoir fui une violente campagne de répression en Birmanie, pays à majorité bouddhiste où ils sont considérés comme des clandestins.

Refusant d'y retourner tant que la sécurité et l'égalité des droits ne leur seront pas assurées, les réfugiés préfèrent leurs cahutes de fortune et vivre dans des conditions insalubres, même dépourvus de tout.

- La nuit appartient aux gangs -

Pendant la mousson, les latrines débordent et se déversent dans les succédanés de rues. En été, les températures extrêmes provoquent des incendies qui ravagent tout en quelques minutes.

Le jour, les autorités du Bangladesh assurent une certaine sécurité. Mais la nuit, les camps tombent aux mains des gangs - prétendument liés à l'Asra - qui y font transiter des quantités d'amphétamines valant des millions de dollars en provenance de Birmanie.

<p>Des réfugiés rohingyas le 5 octobre 2021 dans une rue du camp de Kutulapong, au Bangladesh</p>

"Le scénario diffère dès que le soleil se couche", explique à l'AFP Israfil, réfugié rohingya. La nuit offre "de longues heures durant lesquelles ils font ce qu'ils veulent".

Dans ce contexte, M. Ullah et son association ont discrètement documenté les crimes de l'armée birmane subis par leur peuple, tout en agissant pour l'amélioration des conditions de vie dans les camps.

Ancien instituteur, il s'était fait connaître en 2019 en organisant une manifestation ralliée par 100.000 personnes marquant leurs deux années d'exil.

Cette année-là, il avait été invité à la Maison Blanche par le président Donald Trump et avait pu également plaider sa cause devant le Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève.

Sa popularité, notamment auprès de la presse internationale, a été mal vécue par l'Asra, considérant que l'association pacifiste de Mohib Ullah menaçait leur position prônant la lutte armée, estiment ses partisans et les défenseurs des droits.

- "Carnage" -

"C'était une épine dans le pied de l'Asra. Ils ont pris peur lorsqu'il a étendu (la présence de) son groupe à tous les camps. Son immense popularité a également effrayé l'Asra", souligne Nur Khan Liton, l'un des principaux défenseurs des droits de l'homme au Bangladesh.

Trois semaines après son meurtre, des hommes armés ont abattu sept personnes dans un séminaire musulman qui auraient refusé de s'acquitter d'une taxe de protection exigée par l'Asra.

<p>Un policier surveille, le 5 octobre 2021, le lieu où a été tué un célèbre militant pacifiste rohingya dans le camp de Kutupalong, au Bangladesh</p>

"Ce carnage porte toutes les marques de l'Asra. Le groupe avait déjà massacré au moins deux éminents religieux musulmans parce qu'ils ne soutenaient pas la lutte armée de l'Asra", raconte un important militant rohingya, ayant requis l'anonymat. "L'Asra a perpétré ces meurtres pour s'assurer le contrôle total des camps. Après le dernier carnage, tout le monde semble s'être tu".

Le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) a exhorté les autorités du Bangladesh "à prendre des mesures immédiates pour améliorer la sécurité dans les camps".

"Cela inclut l'enquête, l'arrestation et la poursuite en justice, conformément à la loi, des personnes responsables, les commanditaires et les auteurs de ces violentes attaques", a précisé le HCR.

Le bataillon d'élite de la police chargé de patrouiller dans les camps conduit une vague d'opérations et éliminé des dizaines de trafiquants de drogue rohingyas présumés.

Et bien que des dizaines de personnes aient été arrêtées en lien avec le meurtre de Mohib Ullah, la police nie la responsabilité de l'Asra, l'imputant a à de simples "rivalités".

"L'Asra n'a aucune présence dans les camps", a insisté auprès de l'AFP Naimul Haque, le commandant du camp de Kutupalong.

- "Peur extrême" -

Les membres de l'ARSPH sont loin d'être rassurés et redoutent que leurs craintes ne soient pas entendues. Certains murmurent même que l'Asra et les forces de sécurité du Bangladesh sont de mèche, ce que Dacca dément avec véhémence.

Kyaw Min, l'un des principaux dirigeants rohingyas, affirme que la police aide l'Asra à "régner" la nuit, restant "commodément" absente durant ses "méfaits".

Un mois avant sa mort, Mohib Ullah avait envoyé une lettre aux autorités du Bangladesh, lue par l'AFP, mais qui n'a pu être authentifiée de manière indépendante.

Il y livrait le nom de 70 membres de l'Asra agissant dans les camps et expliquait que ses collègues et lui-même craignaient pour leur vie.

Le commissaire aux réfugiés du Bangladesh, Shah Rezwan Hayat, et le responsable du camp, Atiqul Mamun, disent n'avoir jamais reçu cette lettre.

<p>Un membre des forces de l'ordre dans le camp de réfugiés rohingyas de Kutupalong, au Bangladesh, le 5 octobre 2021</p>

Les forces de sécurité du Bangladesh ont cependant déplacé au moins six familles de hauts dirigeants rohingyas, dont celle de Mohib Ullah, craignant qu'elles ne soient prises pour cible.

"Nous pensions que nous serions en sécurité au Bangladesh. Mais maintenant on se demande quand les tueurs vont frapper à nos portes", regrette le militant Sa Phyo Thida auprès de l'AFP.

"Comme au temps du génocide en Birmanie en 2017 où nous vivions dans la peur des escadrons de la mort, nous vivons maintenant dans une peur extrême".

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