Chine: le numérique impose ses cadences infernales aux livreurs

Beiyi SEOW et ZHANG Yuanhao
<p>Zhuang Zhenhua, livreur, parcourt les rues de Pékin téléphone au volant de son scooter, le 7 septembre 2021</p>

Feux rouges grillés et conduite à contresens: face à des cadences intenables imposées par les applis, les livreurs de repas en Chine jouent leur vie pour assouvir l'appétit de clients toujours plus impatients.

"Si j'avais le choix, je ne serais certainement pas livreur. C'est un boulot bien trop dangereux", peste entre deux commandes Zhuang Zhenhua, casque sur la tête et prêt à débouler à scooter pour prendre commande dans un restaurant de Pékin.

En Chine, la livraison de repas est particulièrement populaire et la pandémie n'a fait qu'accélérer la tendance.

Dans un pays ultra-connecté, le secteur pèse quelque 664 milliards de yuans (environ 90 milliards d'euros), selon une fédération locale.

<p>Des livreurs de la plateforme Meituan se reposent entre deux livraisons, à Pékin, le 19 octobre 2021</p>

Chaque jour à l'heure du déjeuner, une armée de livreurs à deux roues sillonnent les rues du pays pour rassasier des millions d'employés.

Les géants de la tech règnent sur ce secteur florissant, à grand renfort d'applications pour smartphones et d'algorithmes.

En vertu de nouvelles directives annoncées en juillet, les entreprises doivent dorénavant garantir aux livreurs un salaire supérieur au minimum légal et des cadences raisonnables.

Ces mesures ont été prises après plusieurs scandales qui avaient mis en lumière les conditions de travail précaires des employés du secteur.

<p>Zhuang Zhenhua, livreur, récupère un plat qu'il va faire livrer, le 7 septembre 2021 à Pékin</p>

En début d'année, l'un d'eux, qui aurait été en conflit avec son employeur à propos de sa rémunération, s'est immolé par le feu dans l'est de la Chine.

Il travaillait pour Ele.me ("tu as faim?" en mandarin), l'un des leaders du secteur. Et l'affaire avait fait grand bruit.

- "Responsables" -

Mais les améliorations peinent à se concrétiser sur le terrain, à en croire plus d'une dizaine de livreurs rencontrés par l'AFP.

"Auparavant, l'application donnait 40 à 50 minutes pour une commande [...] aujourd'hui elle ne donne plus que 30 minutes pour livrer dans un rayon de 2 kilomètres", s'agace M. Zhuang, qui travaille pour Meituan, un poids lourd de la livraison de repas.

<p>Le livreur Zhuang Zhenhua sur son téléphone, le 7 septembre 2021 à Pékin en Chine</p>

Pour tenir la cadence, le quadra explique n'avoir d'autre choix que "d'aller très vite, brûler les feux rouges et conduire du mauvais côté de la route".

Car en cas de dépassement du délai, les livreurs doivent payer une pénalité.

Beaucoup assurent avoir le sentiment de mettre leur vie en danger à cause des algorithmes, ces outils qui servent de cerveau à bon nombre d'applications et services sur internet.

Les algorithmes déterminent notamment les commandes à prendre en fonction de la position géographique et surtout fixent le temps de livraison. Ils permettent aussi de faire des recommandations à un client selon ses habitudes ou préférences.

<p>Zhuang Zhenhua, livreur, le 7 septembre 2021 à Pékin en Chine</p>

M. Liu, un autre livreur qui n'a pas souhaité donner son nom complet, précise que le délai de livraison comprend le temps de préparation des repas. Un facteur qu'il ne maîtrise pas mais qui peut pénaliser ses revenus.

En cas de retard en cuisine, "les livreurs sont responsables", soupire l'homme de 40 ans.

- "Personne ne veut payer" -

Interrogé par l'AFP, Meituan assure que les délais de livraison sont calculés "en prenant la sécurité des livreurs comme priorité, tout en répondant aux besoins des consommateurs".

La firme, qui compte plus de 600 millions d'utilisateurs en Chine, ajoute que les livreurs peuvent contester toute amende jugée injuste.

Le secteur de la livraison repose essentiellement sur les travailleurs migrants, souvent peu qualifiés et originaires de régions rurales.

<p>Des livreurs de la plateforme Meituan, le 19 octobre 2021 à Pékin en Chine</p>

Venus en ville dans l'espoir d'améliorer leurs conditions de vie, ils représentent pour les entreprises une main d'oeuvre bon marché - et facilement remplaçable.

"Tout le monde veut que les livreurs soient mieux traités mais personne ne veut payer pour cela", relève la spécialiste du numérique Kendra Schaefer, du cabinet d'études Trivium à Pékin.

Peu de clients se préoccupent par exemple d'une option sur les applis qui permet d'allonger le temps de livraison des repas.

"Un algorithme est fait pour maximiser l'efficacité. Malheureusement à mesure que la société se modernise, cela se fait au détriment de l'humain", regrette Mme Schaefer.

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