Pédocriminalité: les évêques s'engagent à indemniser les victimes

Karine PERRET à Lourdes avec Arthur CONNAN à Paris

Ils vont mettre la main à la poche et demandent un contrôle du Vatican: les évêques catholiques de France ont décidé lundi à Lourdes de mettre en place un dispositif d'indemnisation des victimes de pédocriminalité dans l'Église, s'engageant notamment à financer ces indemnisations "en se dessaisissant de biens immobiliers".

Les 120 prélats ont annoncé des mesures concrètes, après avoir reconnu vendredi la "responsabilité institutionnelle" de l’Église dans ces actes pédocriminels et leur "dimension systémique".

Une "instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation", dirigée par une juriste, va être constituée pour instruire les demandes des victimes de violences sexuelles, a expliqué devant la presse le président de la Conférence des évêques de France (CEF), Mgr Éric de Moulins-Beaufort.

Elle sera présidée par Marie Derain de Vaucresson, ancienne défenseure des enfants, qui constituera "son équipe à sa guise sur le modèle de la commission Sauvé", a-t-il précisé.

Cette cadre du ministère de la Justice, dont la mission commence immédiatement, "va déterminer les règles de fonctionnement de cette commission", a-t-il dit.

"La réparation financière fera partie de la réponse mais pas de manière automatique, a indiqué de son côté Mme Derain de Vaucresson au journal La Croix, soulignant que "cela dépendra vraiment de chaque victime".

"Certaines ont exprimé le simple besoin de savoir si leur agresseur était toujours en vie, d'autres de rencontrer une personne concernée par leur situation – l'abuseur lui-même, ou l’évêque de l'époque", a dit la juriste, ajoutant: "il faut que l’on imagine toutes les modalités par lesquelles répondre à ce besoin de réparation".

Deuxième mesure: les évêques ont décidé d'alimenter le fonds d'indemnisation des victimes "en se dessaisissant de biens immobiliers de la CEF et des diocèses". Et s'il le faut, "un emprunt pourra être souscrit pour anticiper les besoins", selon Mgr de Moulins-Beaufort.

Interrogé sur l'inventaire de ces biens par l'Eglise, ce dernier n'était pas en mesure de le donner mais a assuré que les évêques feraient "le travail nécessaire".

Autre annonce: les évêques ont demandé au pape d'envoyer une équipe de visiteurs afin de les évaluer sur la protection des mineurs et de "donner si nécessaire, les suites qui s'imposent à l'issue de leur visite".

"Nous sommes prêts à en tirer toutes les conséquences si nécessaire", a souligné Olivier Leborgne, l'évêque d'Arras. Une façon de dire qu'en cas extrême, l'évêque renoncerait à sa charge, a-t-on expliqué à la CEF.

Par ailleurs, neuf "groupes de travail" sont chargés de réfléchir à la "gouvernance" de l’Église, sous la responsabilité de laïcs. Une réponse aux collectifs de fidèles qui réclament avec force ces dernières semaines davantage de place pour les laïcs investis en son sein, dont les femmes.

Les évêques avaient promis des "gestes" et un "échéancier" de mesures, une réponse qui se veut la "traduction concrète" des 45 recommandations de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) dirigé par Jean-Marc Sauvé.

Ce rapport, publié il y a un mois, avait secoué toute l'institution en estimant à 330.000 le nombre de personnes de plus de 18 ans ayant fait l'objet de violences sexuelles depuis 1950, quand elles étaient mineures, de la part de clercs, de religieux ou de personnes en lien avec l’Église.

- "De la parole aux actes" -

"C'est très positif", "c'est une véritable prise en compte des attentes des victimes et de ce que demandait la Commission Sauvé", s'est félicité auprès de l'AFP Jean-Luc Souveton, l'une des cinq victimes présentes à Lourdes au début de la rencontre.

Jean-Pierre Sautreau (collectif victimes vendéennes) a salué le fait qu'il n'y a "pas de notion de plafond au fonds d'indemnisation" et que cette dernière se fasse "en fonction d'une évaluation des préjudices" subis par chacun.

"Il y a un changement d'attitude des évêques", a estimé Michel, une autre victime.

"Aujourd'hui, les choses sont actées", a déclaré Olivier Savignac (collectif Parler et revivre). "Le cadre est désormais posé", a-t il dit, regrettant cependant n'avoir pas vu de "calendrier".

Pour François Devaux, co-fondateur de La parole libérée, à l'origine des affaires Preynat et Barbarin, aujourd'hui dissoute, "on est en train de passer de la parole aux actes". Ce, selon lui, parce que "les évêques sont au pied du mur".

Selon lui, la reconnaissance de la responsabilité de l'institution "aurait dû en premier lieu être faite par le pape, pour l'Eglise du monde".

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