Migrants: la Manche de plus en plus meurtière, au centre de tensions franco-britanniques

Béatrice JOANNIS
<p>Des migrants s'apprêtent à traverser la Manche sur un bateau pneumatique, depuis le Pas-de-Calais vers l'Angleterre, le 16 octobre 2021</p>

Des traversées record et un bilan humain qui s'alourdit: trois nouveaux migrants ont disparu dans la Manche en tentant de rallier l'Angleterre depuis le nord de la France, où l'ampleur de la pression migratoire a ravivé vendredi les tensions entre Londres et Paris.

Partis jeudi matin sur des kayaks, malgré le froid, le vent et les dangereux courants du détroit, trois migrants ont disparu en mer au large de Calais, selon la préfecture maritime. Alertées par deux de leurs camarades rescapés, les autorités ont interrompu les recherches à la tombée du jour.

<p>La traversée de la Manche</p>

Ces trois disparitions portent à trois morts et quatre disparus le bilan humain de ces traversées depuis janvier. En 2020, six personnes y avaient trouvé la mort et trois avaient été portées disparues, après quatre morts en 2019.

Et l'arrivée de l'hiver ne réduit pas les flux: selon le ministère de l'Intérieur britannique, 1.185 migrants ont réussi jeudi à effectuer la traversée, un nouveau record, portant à plus de 22.000 le décompte depuis le début de l'année.

Le nombre de migrants "que nous avons vu partir de France" est "inacceptable", a réagi un porte-parole du ministère de l'Intérieur britannique.

"Le public britannique en a assez de voir des gens mourir alors que des groupes criminels sans pitié profitent de leur misère", a-t-il ajouté, affirmant que le controversé projet de loi réformant le système d'asile, en cours d'adoption, "réparera le système cassé qui encourage les migrants à faire ce trajet mortel".

<p>Un gendarme maritime recherche des migrants tentant de traverser la Manche, le 12 août 2021</p>

Ces critiques de Londres ne sont "pas acceptables" a rétorqué le ministère Français de l'Intérieur vendredi soir.

"Il est inacceptable d'être accusés d'instrumentaliser les migrants et de cautionner les activités des groupes criminels, alors que nos forces sont mobilisées quotidiennement pour sauver des vies. L’instrumentalisation de ce sujet à des fins de politique intérieure n'est pas à la hauteur de l'enjeu", a déclaré le ministère auprès de l'AFP.

Il a fait valoir que "le taux de mise en échec" des traversées restait "à un niveau très élevé, de l’ordre de 60% depuis le début de l’année (contre 56% en 2020)".

- Pression constante -

Depuis 2018, la multiplication des traversées migratoires à bord de petites embarcations, face au verrouillage croissant du port de Calais et de l'Eurotunnel, attise les tensions entre Londres et Paris.

<p>Des migrants sont débarqués à Calais, en France, après avoir été secourus en mer, le 15 septembre 2021</p>

La précédente montée de fièvre remonte à septembre, quand des médias britanniques avaient fait part d'une menace de ne pas verser à la France 62,7 millions d'euros promis en 2021 pour financer le contrôle de la frontière.

Le Royaume-Uni a finalement annoncé le prochain versement de cette somme après une réaction française.

Particularité de cette année: les températures hivernales ne freinent pas les passages. Auparavant, "on observait une diminution des tentatives de traversées avec la baisse des températures", résumait la semaine dernière un officier de communication de la préfecture maritime.

"D'habitude, en début d'hiver les populations d'exilés baissent mais là ce n'est pas le cas, il y a au moins 1.000 migrants à Grande-Synthe (Nord) et environ 1.500 à Calais (Pas-de-Calais), plus des groupes de 200 ou 300 personnes qui vont et viennent sur le littoral", constate également le président de l'association l'Auberge des migrants François Guennoc.

"Les tarifs (des traversées en "small boats", ndlr) ont tendance à baisser avec une offre importante et très organisée des passeurs, autour de 2.000 euros par passager", explique M. Guennoc, pour qui "les conditions de survie très difficiles à Calais du fait des pressions sur les associations, des expulsions permanentes, pousse les gens à prendre des risques".

<p>Trois militants, dont un prêtre de 72 ans (G), pendant leur grève de la faim pour dénoncer les démantèlements de camps de migrants, le 14 octobre 2021 à Calais</p>

Un contexte qui a conduit trois militants à débuter une grève de la faim, pour réclamer entre autres un moratoire sur les démantèlements de campements de migrants en période hivernale.

Si l'un d'entre eux, un prêtre de 72 ans, a recommencé à s'alimenter le 4 novembre, ses deux compagnons entamaient vendredi leur 33e jour de jeûne, malgré l'intervention d'un médiateur du gouvernement.

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