Chili: les marchés sanctionnent le triomphe de la gauche sur l'extrême-droite

Laurent ABADIE
<p>Des panneaux indiquant différents taux de change après la victoire de Gabriel Boric à la présidentielle, le 20 décembre 2021 à Santiago du Chili</p>

La Bourse de Santiago a sanctionné lundi le triomphe de la gauche et la victoire de Gabriel Boric sur l'extrême-droite à la présidentielle au Chili, en ouvrant sur une forte baisse.

Gabriel Boric, devenu à 35 ans l'un des plus jeunes dirigeants de la planète, a été élu dimanche avec un million de voix d'avance sur son adversaire d'extrême droite (55,9% contre 44,1%), sur la promesse de la mise en place d'un Etat-providence, un changement d'ampleur dans le pays considéré comme le laboratoire du libéralisme en Amérique latine mais devenu le plus inégalitaire de l'OCDE.

Une victoire mal accueillie par la Bourse de Santiago, qui a fondu de 6,83% à l'ouverture, avant de se reprendre, au-dessous de 4%. Le dollar a lui dépassé son plus haut niveau par rapport au peso depuis le 18 mars 2020.

Selon le directeur de l'Ecole de commerce de l'Université Mayor de Santiago, Francisco Castaneda, cette chute de la Bourse "était attendue après la victoire de Boric" et "l'incertitude quant à la composition du futur gouvernement et à ce qu'il fera réellement a mis un maximum de pression sur l'indice des affaires chiliennes".

Ce n'est en effet pas une surprise. Le candidat d'extrême-droite José Antonio Kast avait les faveurs des marchés avec son programme ultra-libéral. La Bourse avait salué son arrivée en tête à l'issue du premier tour, le 21 novembre, en bondissant de 9,25%.

Le président élu entend mener une grande réforme fiscale pour faire participer les plus riches à son programme de meilleur accès à la santé, à l'éducation et à la création d'un nouveau système de retraite, aujourd'hui entièrement privé.

Mais il a promis dimanche soir, devant des milliers de partisans en liesse venus fêter sa victoire, "plus de droits sociaux tout en restant fiscalement responsables".

Une annonce également en direction de ses détracteurs qui le qualifient de "communiste" pour son alliance avec le Parti communiste chilien dans la grande coalition de gauche, incluant aussi le centre-gauche, qui l'a mené au pouvoir.

- "Contrepoids" -

La tâche qui l'attend est ardue car l'économie chilienne devrait connaître des lendemains difficiles.

<p>Fiche sur le nouveau président du Chili, Gabriel Boric</p>

Le PIB a augmenté artificiellement de 11,5% en 2021 en raison de subventions d'Etat et de retraits autorisés dans l'épargne privée. Selon les estimations, la croissance devrait être nulle à l'horizon 2023.

L'inflation touche aussi le pays longtemps considéré comme un modèle de développement économique, au détriment de l'équilibre social, nourrissant une colère sourde qui a fini par éclater au grand jour en octobre 2019 avec des manifestations d'ampleur.

M. Boric est l'héritier politique de ce mécontentement mais aura des difficultés à imposer son programme social face à un Parlement qui n'est pas acquis à sa cause.

"Bien que la victoire ait été confortable, le Parlement bicaméral, avec des équilibres clairs, peut agir comme un contrepoids évident aux politiques de gauche plus radicales", a indiqué M. Castaneda.

<p>La Une d'un journaliste annonçant la victoire de Gabriel Boric à la présidentielle, le 20 décembre 2021 à Santiago du Chili</p>

Mais dans la rue, l'espoir qu'il a suscité est immense, à la hauteur de la crainte que suscitait José Antonio Kast, admirateur de la dictature d'Augusto Pinochet soutenu par l'ensemble de la droite chilienne, candidat de "l'ordre, de la justice et de la sécurité".

Le président sortant Sebastian Piñera a félicité dès dimanche le chef de l'Etat élu, qui prendra officiellement ses fonctions le 11 mars. Les deux hommes doivent s'entretenir lundi à 17H00 GMT au palais présidentiel de la Moneda.

<p>Carte sur les couleurs politiques de l'Amérique latine après l'élection présidentielle au Chili</p>

De Cuba à l'Argentine, en passant par le Mexique, le Nicaragua, le Venezuela et le Pérou, les gouvernements de gauche d'Amérique latine ont accueilli avec satisfaction la victoire de M. Boric.

Les présidents de droite et de centre-droit de la région, le Colombien Ivan Duque, l'Equatorien Guillermo Lasso ou l'Uruguayen Luis Lacalle Pou, l'ont aussi poliment salué.

L'ancien président de gauche du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, que les sondages donnent vainqueur de la présidentielle en 2022 dans un éventuel duel avec le président d'extrême droite Jair Bolsonaro, s'est dit "heureux d'une nouvelle victoire d'un candidat démocratique et progressiste dans notre Amérique latine, pour la construction d'un avenir meilleur pour tous".

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