Afrique du Sud: ambiance de fin de règne aux 110 ans de l'ANC

Claire DOYEN
<p>Un militant du Congrès national africain (ANC) le 8 janvier 2022 à Polokwane, en Afrique du sud</p>

La fête a été gâchée: les caisses sont vides, les dernières élections ont été catastrophiques et des têtes risquent désormais de tomber. L'ANC au pouvoir en Afrique du Sud, parti de libération autrefois héroïque, a marqué samedi son 110e anniversaire dans une ambiance de fin de règne.

Dans les gradins du stade de Polokwane, dans la province du Limpopo (nord-est), quelques centaines de "camarades" en jaune, vert et noir, les couleurs du parti. Loin des foules enflammées de partisans charriés dans des bus, que l'organisation a souvent été capable de rassembler.

Le Covid avait évidemment imposé ses règles et la foule devait être limitée à 2.000 personnes. Mais la publication quelques jours plus tôt de la première partie d'un rapport attendu sur la corruption d'Etat sous l'ère de l'ex-président Jacob Zuma (2009-2018), appelée dans le pays "les neufs ans perdus", a assombri les esprits.

Le document de plus de 800 pages de la commission d'enquête du juge Raymond Zondo, contenant près de quatre ans de témoignages, a été remis mardi au président Cyril Ramaphosa qui devra annoncer en juin d'éventuelles poursuites.

<p>Les choeurs du Congrès national africain (ANC) le 8 janvier 2022 à Polokwane, en Afrique du sud</p>

Plusieurs membres du parti sont susceptibles d'être concernés. Et selon la règle de la "mise à l'écart" désormais observée par l'organisation dans sa tentative de faire peau neuve et éradiquer la corruption, les membres faisant l'objet de poursuites pénales sont suspendus.

"Cette commission était une idée de l'ANC. Nous allons étudier le rapport et montrer comment il aidera le parti à se reconstruire", a déclaré à l'AFP Nomvula Mokonyane de l'ANC.

Dans la mollesse de l'après-midi, M. Ramaphosa a prononcé un long discours mettant par ailleurs en garde contre les récentes tentatives pour "nuire à la démocratie". "Ces efforts désespérés échoueront", a-t-il affirmé depuis le podium, en référence à l'incendie dévastateur le week-end dernier au Parlement au Cap pour lequel un homme a été inculpé, ainsi qu'aux violences sans précédent en juillet qui ont fait plus de 350 morts.

- "Vidé de son sang" -

La veille, les caciques du Congrès national africain ont joué une traditionnelle partie de golf et invité leurs généreux donateurs à un dîner.

<p>Le président sud-africain Cyril Ramaphosa saluant la foule lors du 110e anniversaire du Congrès national africain (ANC) le 8 janvier 2022 à Polokwane en Afrique du sud</p>

Mais les festivités devaient être limitées pour minimiser les dépenses d'une organisation en perte d'aura mais aussi en manque d'argent: "Nous avons voulu éviter des dépenses exorbitantes", a expliqué à l'AFP Ronald Lamola. Le ministre de la Justice et membre du parti a décrit dans un euphémisme des finances "stables qui doivent être gérées occasionnellement".

Depuis des mois, le parti historique a dû mal à payer les salaires d'employés qui manifestent régulièrement au pied du siège à Johannesburg. Selon une source politique, l'ANC est bel et bien "fauché" malgré des appels aux dons: "Y compris les impôts impayés, le parti a un trou d'au moins 22,5 millions d'euros (400 millions de rands)".

Samedi le "plus vieux parti de libération d'Afrique" comme il se désigne lui-même, s'en est remis aux dieux "pour que le pays retrouve sa grandeur", par la voix de ses représentants sur Terre. Un moine bouddhiste et plusieurs prêtres anglicans ont prié et demandé pardon pour les "péchés" commis: "Nous avons tiré ce grand mouvement si bas qu'il a été méprisé".

<p>Un militant du Congrès national africain (ANC) portant l'image de Nelson Mandela le 8 janvier 2022 à Polokwane en Afrique du sud</p>

Lors des élections locales en novembre, la majorité des inscrits ne se sont pas déplacés et le parti est passé sous la barre des 50% des voix, pour la première fois de son histoire.

"Le parti se vide de son sang. Soit il y a un renouveau, soit il va à sa perte", estime Themba Ubisi, un militant de 40 ans.

Depuis les premières élections démocratiques en 1994, l'ANC a bénéficié d'un statut de parti "de la lutte" révéré au sein de la vaste majorité des noirs sud-africains. L'incertitude à chaque scrutin portait jusqu'ici sur sa marge de victoire.

Désormais les représentants du parti sont hantés par la possibilité d'une défaite aux élections générales en 2024. Même si la plupart d'entre eux sur la pelouse du stade ont fait bonne figure en répétant: "Le parti n'échouera jamais. Il n'a jamais échoué".

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