Un membre présumé d'un escadron de la mort gambien jugé en Allemagne

David COURBET
<p>Bai Lowe, accusé de crime contre l'humanité, meurtre et tentative de meurtre se cache le visage avec un porte-document, alors que son avocat est assis auprès de lui dans la salle d'audience lors de son procès le 25 avril 2022 à Celle dans le nord de l'Allemagne.</p>

"Un grand jour pour la justice": la première audience du procès d'un Gambien, accusé d'avoir fait partie d'un escadron de la mort sous le régime de l'ancien dictateur Yahya Jammeh, s'est déroulée lundi en Allemagne, où il comparaît notamment pour le meurtre d'un correspondant de l'AFP.

Ce procès, qui pourrait se tenir jusqu'en 2023, est "le premier à poursuivre les violations des droits de l'Homme commises en Gambie", souligne l'ONG Human Rights Watch.

Lors de cette première audience, le suspect de 46 ans, Bai Lowe, sans ôter son anorak de la journée, a suivi les débats principalement consacrés à des points techniques, sans prendre la parole.

Interpellé à Hanovre en mars 2021 et placé en détention provisoire depuis, il doit répondre devant le tribunal de Celle (Basse-Saxe) de crimes contre l'humanité, meurtres et tentatives de meurtre entre 2003 et 2006.

"C'était bien, ce face à face avec lui", a affirmé à l'AFP à la fin de l'audience Baba Hydara, fils d'une des victimes: "après 18 ans d'attente, ce procès historique est le symbole que les crimes ne peuvent pas restés impunis".

Son père, le journaliste gambien Deyda Hydara, correspondant de l'AFP, avait été assassiné par balles, le 16 décembre 2004. Bai Lowe aurait convoyé en voiture les assassins du journaliste, selon l'acte d'accusation.

L'accusé était à ces dates le chauffeur d'une unité paramilitaire surnommée "Junglers" ("broussard") chargée d'assassiner des critiques du régime de Yahya Jammeh, dictateur resté au pouvoir à Banjul pendant 22 ans.

Cette unité était utilisée, "entre autres, pour exécuter des ordres d'assassinat illégaux. L'objectif était d'intimider la population gambienne et de réprimer l'opposition", décrit le parquet fédéral allemand.

- Confessions radiophoniques -

L'accusé, arrivé en 2012 en Allemagne où il avait demandé l'asile, a participé "à trois ordres de liquidation au total", estiment les procureurs.

Le principal élément à charge est une interview donnée en 2013 à "Freedom radio", radio gambienne basée aux Etats-Unis, selon un enquêteur de la police criminelle allemande chargé de l'enquête interrogé à l'audience. Lors de cet entretien de plus d'une heure, toujours accessible en ligne, l'accusé a décrit comment il avait participé aux trois attaques.

Depuis, il s'est toujours refusé à réitérer ces déclarations devant les enquêteurs. En analysant son téléphone portable, ces derniers ont retrouvé plus de 75.000 photos dont plusieurs suggérant sa participation aux actions des "broussards" au début des années 2000.

<p>Baba Hydara montre le portrait de son père Deyda Hydara, journaliste gambien et correspondant de l'AFP tué par balles en décembre 2004, le 19 avril 2022 à Banjul, en Gambie</p>

Cofondateur du journal privé The Point, Deyda Hydara était aussi le correspondant en Gambie de l'ONG Reporters sans frontières (RSF).

Agé de 58 ans et père de quatre enfants, il était considéré comme le doyen des journalistes de ce petit pays anglophone d'Afrique de l'Ouest.

Selon des investigations menées par RSF, Deyda Hydara avait été espionné par les services de renseignements gambiens juste avant sa mort.

L'accusé est également soupçonné d'avoir été complice de la tentative d'assassinat, en décembre 2003, d'un avocat réputé à Banjul, Ousman Sillah, critique du président Jammeh.

<p>Ayesha Hamun Jammeh tient une affiche "Non à l'impunité", le 19 avril 2022 à Banjul, réclamant justice pour son père et sa tante, tués présumément par le régime de l'ex-président Yahya Jammeh en Gambie</p>

Le parquet allemand soupçonne encore Bai Lowe d'être impliqué dans la mort près de l'aéroport de Banjul en 2006 de Dawda Nyassi, considéré comme un opposant de l'ex-président gambien.

- Premier pas -

La justice allemande fait comparaître l'accusé au nom du principe de la "compétence universelle" qui permet de juger en Allemagne certains crimes quel que soit l'endroit dans le monde où ils ont été commis.

<p>Baba Hydara, le fils de Deyda Hydara, journaliste gambien et correspondant de l'AFP tué par balles en décembre 2004, le 19 avril 2022 à Banjul, en Gambie</p>

Arrivé au pouvoir par un putsch en juillet 1994, Yahya Jammeh s'était fait élire en 1996 puis réélire sans interruption jusqu'à sa défaite en décembre 2016 face à l'opposant Adama Barrow. Depuis 2017, il se trouve en exil en Guinée équatoriale.

Les défenseurs des droits de l'Homme ont accusé son régime de tortures systématiques, d'exécutions extrajudiciaires, de détentions arbitraires, de disparitions forcées et de viols.

En juillet 2019, devant la Commission gambienne "vérité, réconciliation et réparations" (TRRC), trois anciens membres des "Junglers" ("broussards"), ces escadrons de la mort de Yahya Jammeh, avaient reconnu avoir assassiné Deyda Hydara, plus de 50 migrants ouest-africains échoués sur une plage, ainsi que d'anciens compagnons de route de M. Jammeh, soupçonnés de vouloir le renverser.

Outre Bai Lowe, deux autres acteurs présumés des exactions imputées à l'ex-régime gambien sont actuellement détenus à l'étranger.

Ousman Sonko, ancien ministre de l'Intérieur, fait l'objet d'une enquête en Suisse depuis 2017 pour "crimes contre l'Humanité" et un ex-"broussard", Michael Sang Correa, a lui été inculpé en 2020 aux Etats-Unis. Son procès pourrait débuter début 2023.

Le procès de Celle doit être "un signal afin que d'autres criminels soient jugés, y compris en Gambie", a estimé lundi Patrick Kroker, avocat de Baba Hydara.

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