Sur le front ukrainien, Roman, skateur devenu "roi des rues" de Kramatorsk

Dmitry ZAKS
<p>Roman Kovalenko, 18 ans, file sur son skate sur la place de la Paix à Kramatorsk en Ukraine, le 5 mai 2022</p>

Sous le hurlement des sirènes, l'adolescent au visage encore enfantin file sur son skate, passant devant un stand de hamburgers bombardé avant d'atteindre la place de la Paix de Kramatorsk, au cœur du Donbass sous contrôle ukrainien.

Roman Kovalenko, 18 ans, tente, sans succès, quelques flips sur cette immense place du centre-ville, complètement déserte.

En cette belle soirée de mai, de grandes traînées de vapeur blanche quadrillent le ciel au-dessus de lui, témoin des roquettes qui fusent tout autour de la ville. Cinq se sont déjà abattues sur Kramatorsk avant l'aube. Le sol et les murs ont tremblé, des rangées d'immeubles - depuis longtemps abandonnés - ont eu leurs vitres explosées et leurs appartements mis sens dessus dessous.

Mais Roman glisse sur le bitume, avec un sentiment d'invincibilité mêlée d'incrédulité.

"D'un côté, c'est triste, mais de l'autre, c'est une atmosphère très particulière", dit-il.

Debout sur sa planche, avec ses baskets et sa casquette de baseball blanche, Roman a tout d'un adolescent ordinaire, qu'on dirait parachuté au milieu de la guerre.

<p>Un homme jette des débris par la fenêtre alors qu'il nettoie une chambre dans un immeuble détruit par un missile à Kramatorsk en Ukraine le 5 mai 2022</p>

"Je me sens un peu mélancolique car il n'y a personne", dit-il. "Mais à marcher seul avant le couvre-feu, je me sens comme le roi des rues".

- "Rien d'autre à faire"

Kramatorsk comptait 300.000 habitants avant 2014, quand a commencé le conflit du Donbass opposant les séparatistes prorusses soutenus par Moscou aux autorités de Kiev. Lorsque la capitale de la région, Donetsk, est tombée aux mains des séparatistes, les Ukrainiens ont réinstallé leur centre administratif à Kramatorsk, cent kilomètres au nord.

Cité industrielle de l'ère soviétique, Kramatorsk est bordée d'usines et d'entrepôts, alignés le long d'une voie ferrée et d'une rivière qui la traversent du nord au sud. Ces installations sont des cibles parfaites pour les forces russes, qui se rapprochent de la vallée de Kramatorsk depuis les collines plus au nord.

<p>Roman Kovalenko, 18 ans, sur son skate près d'un magasin détruit par un missile à Kramatorsk en Ukraine le 5 mai 2022</p>

Des semaines de guerre des tranchées, menée avec des armes de plus plus en plus puissantes, ont permis aux forces russes et prorusses d'arriver à portée de tirs d'artillerie de Kramatorsk.

Les Ukrainiens ripostent généralement avec des tirs d'artillerie le matin. Ils essaient ensuite de déplacer leurs armes en journée, dans l'espoir que les Russes n'aient pas de cible claire le soir venu, lorsqu'ils tirent avec des missiles de longue portée.

En sillonnant la ville sur son skate, Roman assiste aux dégâts que cette routine guerrière a infligés à sa ville.

"Je n'ai rien d'autre à faire", dit-il en haussant les épaules. "Tous mes amis sont partis pour d'autres régions d'Ukraine. Je m'ennuie".

- "J'accepte mon sort" -

La place de la Paix était avant la guerre le point de rassemblement des amateurs de skate et des adolescents en quête d'une sortie pas chère.

Quand le soleil se couche et que les bâtiments administratifs tout autour virent à l'orange, l'endroit acquiert soudain un charme insolite, dans une ville où la plupart des passants sont aujourd'hui des hommes baraqués armés d'un fusil d'assaut, la mine lasse et grise.

<p>Un drapeau ukrainien géant en berne à Kramatorsk le 5 mai 2022</p>

Roman a du mal à expliquer pourquoi lui n'est pas parti. "Bien sûr que j'aimerais retrouver mes amis et sortir", dit-il, "mais ce n'est pas vraiment pas possible actuellement".

Il vit seul avec sa mère, évoque brièvement des difficultés financières avant d'ajouter que d'autres ont des problèmes bien plus graves que les siens.

"L'heure n'est pas encore venue pour moi d'avoir peur", dit-il. "Je suis fataliste. J'accepte mon sort".

Les sirènes d'alerte retentissent à nouveau, depuis des haut-parleurs placés juste au-dessus de lui. Il ne bouge pas.

"Quand une sirène retentit, dans 80% des cas rien ne se passe", dit-il.

Il reconnait facilement que même si ce n'est que dans 20% des cas, les chances sont assez élevées qu'il puisse lui arriver quelque chose. "Je me rends compte que c'est la guerre, mais pas complètement".

© 2022 AFP. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (dépêches, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par l'AFP. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, rediffusée, traduite, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de l'AFP.