Macron reçoit le prince héritier saoudien, malgré Khashoggi et la colère des défenseurs des droits humains

Joris FIORITI et Lucie PEYTERMANN
<p>Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Jeddah, le 16 juillet 2022 en Arabie saoudite</p>

Emmanuel Macron reçoit jeudi à dîner le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dont c'est la première visite en Europe depuis l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, et ce malgré la vive colère des défenseurs des droits de l'Homme.

Cette rencontre signe un peu plus la "réhabilitation" du dirigeant de facto du royaume, moins de deux semaines après la visite du président américain Joe Biden en Arabie saoudite, qui a consacré le retour de "MBS" sur la scène internationale, dans un contexte de guerre en Ukraine et de flambée des prix de l'énergie.

Mohammed ben Salmane est arrivé mercredi soir à l'aéroport parisien d'Orly, où il a été accueilli par le ministre français de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire.

En déplacement en Afrique, dont il reviendra jeudi après-midi, le président français recevra MBS pour un "dîner de travail" prévu à 20H30 (18H30 GMT) à l'Elysée.

Jeudi, une plainte pour complicité de torture et de disparition forcée en lien avec l'assassinat de Jamal Khashoggi a été déposée à Paris contre Mohammed ben Salmane, ont annoncé deux ONG et leur avocat français.

Cette plainte affirme que MBS "est un complice de la torture et de la disparition forcée de Khashoggi au consulat saoudien à Istanbul le 2 octobre 2018" et qu'il "ne bénéficie pas de l'immunité de poursuite car, en tant que prince héritier, il n'est pas chef d'Etat", précisent l'ONG Democracy for the Arab World Now (DAWN), fondée par le journaliste saoudien, et l'ONG suisse Trial International.

- "Scandalisée" -

Hatice Cengiz, la fiancée de M. Khashoggi, s'est dite jeudi "scandalisée et outrée qu'Emmanuel Macron reçoive avec tous les honneurs le bourreau de mon fiancé", dans un message en français adressé à l'AFP.

<p>Un convoi transportant le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane quitte le Château Louis XIV, le 28 juillet 2022 à Louveciennes, près de Paris</p>

"La visite de MBS en France et de Joe Biden en Arabie saoudite ne changent rien au fait que MBS n'est autre qu'un tueur", a déclaré à l'AFP Agnès Callamard, qui avait mené une enquête sur l'assassinat par des agents saoudiens de M. Khashoggi lorsqu'elle était rapporteure spéciale de l'ONU sur les exécutions extrajudiciaires.

Chroniqueur du Washington Post, critique du pouvoir saoudien, le journaliste avait été tué et démembré le 2 octobre 2018 dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul alors qu'il venait chercher des papiers nécessaires à son mariage. Son corps n'a jamais été retrouvé.

Les services de renseignement américains avaient pointé la responsabilité de MBS dans cet assassinat.

Le prince héritier dément avoir ordonné l'assassinat même s'il dit en porter la responsabilité en tant que dirigeant.

Salué pour ses réformes, MBS est toutefois critiqué à cause de la répression menée contre les dissidents dans les milieux religieux, politiques, intellectuels, économiques et même au sein de la famille royale.

<p>Hatice Cengiz (d), fiancée de Jamal Khashoggi, devant un portrait du journaliste saoudien assassiné au National Mall à Washington, le 1er octobre 2021, pour le 3e anniversaire de sa mort</p>

Son image de réformateur avait été mondialement ternie par l'assassinat de Jamal Khashoggi.

Si le "fist bump", salut poing contre poing, échangé entre les deux hommes à Jeddah lors de la visite de M. Biden a scellé le retour du président américain sur sa promesse de campagne de traiter le royaume en "paria", le premier déplacement de MBS au sein de l'Union européenne passe mal chez les défenseurs des droits de l'Homme.

- "Coup dur" -

Pour la militante saoudienne Lina al-Hathloul, directrice de la communication à l'organisation de défense des droits humains ALQST, cette visite, juste après celle de Joe Biden en Arabie saoudite, "est un coup dur pour les activistes saoudiens".

<p>Dates clés dans l'affaire du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi</p>

Lina al-Hathloul est la soeur de la féministe Loujain al-Hathloul, icône de la défense des droits des femmes dans le royaume saoudien, qui a été emprisonnée pendant près de trois ans avant d'obtenir une libération conditionnelle en février 2021.

"Plutôt que de soutenir les victimes des violations systématiques des droits humains en Arabie saoudite, Macron préfère réhabiliter un prince héritier dont les abus ont été largement condamnés par la communauté internationale; en acceptant de l'accueillir à l’Élysée, Macron lui accorde une légitimité non-méritée, au risque de laisser le champ libre à de nouveaux abus", a-t-elle déclaré à l'AFP.

Moins de quatre ans après l'affaire Khashoggi, l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février a provoqué un affolement des prix de l'énergie.

Les pays occidentaux cherchent depuis lors à convaincre l'Arabie saoudite, le premier exportateur de brut, d'ouvrir les vannes afin de soulager les marchés et limiter l'inflation.

<p>Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le 26 juillet 2022 à Athènes</p>

Mais Ryad résiste aux pressions de ses alliés, invoquant ses engagements vis-à-vis de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP+), l'alliance pétrolière qu'il codirige avec Moscou.

Face à "des prix de l'énergie qui explosent, (...) clairement, les droits de l'Homme en Arabie saoudite ne sont plus vraiment la priorité dans l’agenda" des 0ccidentaux, relève Camille Lons, chercheuse associée à l'Institut international pour les études stratégiques.

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