Au Parlement irakien, destins croisés de manifestants

Tony GAMAL-GABRIEL

Fonctionnaires, mères de famille, travailleurs journaliers ou militants: à Bagdad, les manifestants venus des quatre coins de l'Irak pour occuper le Parlement affichent les mêmes revendications mais leurs parcours divergent.

Le discours est souvent calqué sur la rhétorique du leader chiite Moqtada Sadr et s'accompagne de revendications sociales: réforme du régime politique et éradication de la corruption mais aussi emplois pour les jeunes et services publics efficaces.

- L'enseignant exalté

Ali Mohamed Oklah, 43 ans, a laissé sa femme et trois enfants à la maison et fait quatre heures de route depuis l'extrême sud de l'Irak pour venir camper au Parlement.

"Je me révolte pour libérer mon pays des crocs des corrompus", lance-t-il, déployant toute sa virtuosité linguistique d'enseignant d'éducation islamique au collège.

<p>Ali Mohamed Oklah, l'un des manifestants participant à un sit-in au siège du Parlement irakien, lors d'un entretien dans la zone verte de haute sécurité de la capitale Bagdad, le 2 août 2022</p>

Il veut aussi une nouvelle Constitution et un régime présidentiel.

"Nous les sadristes", répète-t-il inlassablement, "avons envahi" à quatre reprises l'ultra-sécurisée Zone verte, abritant institutions gouvernementales et ambassades, pour occuper brièvement en 2016 le Parlement et les bureaux du Premier ministre, outre les deux incursions dans l'Assemblée la semaine dernière.

Il se dit "fier" d'avoir participé à toutes ces opérations soulignant "l'idéologie révolutionnaire" du groupe.

Malgré "la difficulté de la lutte pour la réforme", il met en avant la "protection divine" dont jouit Sadr et "sa base populaire".

- La mère de famille

Installée dans une des grandes salles de réunion, Oum Ali, 47 ans, vient au Parlement manifester avec son mari, ses frères et ses neveux. "Tous les jours, jusqu'à ce que le Sayyed nous dise de nous retirer", promet cette femme au foyer, utilisant le titre honorifique de descendant du prophète de M. Sadr.

Sur ses genoux, un portrait de Moqtada. "C'est le seul intègre", estime cette habitante du quartier populaire de Sadr City à Bagdad.

Dans un pays riche en hydrocarbures mais gangréné par la corruption, elle est mobilisée pour "récupérer la patrie. Tout le pays a été volé".

Blessé en 2009 dans un attentat à la bombe à Bagdad, son mari est handicapé. "Il était fonctionnaire, il sortait du travail", raconte Oum Ali enveloppée dans un voile noir traditionnel.

"On n'a reçu aucune indemnisation", déplore cette mère de six filles et d'un garçon, qui a dû arrêter l'école au primaire pour faire vivre la famille.

"Il n'y a pas de travail pour les jeunes. Même ceux qui ont des diplômes supérieurs deviennent des porteurs ou des travailleurs journaliers. C'est ça leur dû?"

- Le conducteur de tuk-tuk

Rassoul Achour, 20 ans, est arrivé au Parlement sur son tuk-tuk. Il fait la navette sur la longue avenue menant à l'Assemblée pour transporter des manifestants et leur éviter de marcher par 48 degrés Celsius, pour la modique somme de 30 centimes de dollar.

"C'est symbolique, juste pour l'essence", explique le jeune homme, en short et claquettes, et portant d'immenses lunettes de soleil.

<p>Rassoul Achour, un chauffeur de tuk-tuk de 20 ans, transporte des manifestants participant au sit-in en cours au siège du Parlement irakien dans la zone verte de haute sécurité de la capitale Bagdad, le 2 août 2022</p>

En temps normal, les courses en tuk-tuk lui rapportent un peu plus de dix dollars par jour, de quoi faire vivre sa femme et sa fille d'un an.

Comme lui, ils sont des dizaines mobilisés pour faire la navette. "Tous ces jeunes n'ont pas de travail", déplore-t-il. "On veut des emplois. Qu'ils me donnent un emploi, et m'envoient n'importe où, même (garder) la frontière avec la Syrie", plaide-t-il.

Il dénonce l'état des rues mal goudronnées dans son quartier de Sadr City et les délestages électriques quotidiens.

Dernière requête: la levée d'une interdiction faite aux tuk-tuk de travailler entre 18H00 heures et 06H00 heure du matin.

- Le manifestant anti-pouvoir

Moustafa, ingénieur informaticien de 29 ans qui apprend le français à ses heures perdues, dit ne pas appartenir au Courant sadriste.

Comme quelques poignées de manifestants, son allégeance première va au vaste soulèvement anti-pouvoir qui a secoué l'Irak à l'automne 2019.

Cet habitant de Bagdad rappelle que les sadristes aussi avaient un temps participé au mouvement. "La moitié des manifestants étaient des partisans de Sadr, ils avaient leur tente et ses portraits."

Il vient quotidiennement participer au sit-in "pour changer la réalité" de l'Irak.

"Ils ont des millions et des milliards, ils ont la climatisation, des maisons, des villas à l'étranger", dit-il des politiciens. "Et nous, on n'a rien".

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