Cerné par les manoeuvres chinoises, Taïwan fustige son "voisin malveillant"

Amber WANG avec Sébastien Ricci à Pingtan (Chine)
<p>Un navire militaire chinois navigue au large de l'île de Pingtan, en Chine continentale, province du Fujian, proche de Taïwan, le 5 août 2022</p>

Taïwan a fustigé vendredi son "voisin malveillant" au deuxième jour des plus grands exercices militaires jamais organisés autour de l'île par la Chine, insensible aux protestations outrées des Etats-Unis et de leurs alliés.

Pékin a tiré jeudi des missiles balistiques et déployé son aviation et sa marine de guerre dans six zones maritimes autour de Taïwan, s'approchant jusqu'à 20 km des côtes et perturbant des routes commerciales parmi les plus fréquentées du monde.

Des exercices lancés par Pékin afin d'exprimer sa colère après la visite à Taipei de la présidente de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi.

La Chine continentale, qui considère que Taïwan fait partie de son territoire, a perçu cette visite comme une provocation majeure.

Mme Pelosi s'est "gravement ingérée dans les affaires intérieures de la Chine et a porté atteinte à sa souveraineté et à son intégrité territoriale", a dénoncé le ministère des Affaires étrangères, qui a annoncé "imposer des sanctions" contre elle et sa "famille proche", sans donner de détails.

Washington accuse pour sa part le gouvernement chinois de surréagir.

Les exercices doivent se poursuivre jusqu'à dimanche midi. Vendredi, Taipei a affirmé que de nombreux "avions et navires de guerre" avaient franchi en fin de matinée la "ligne médiane" du détroit de Taipei, qui sépare l'île du continent.

- "Notre pays est puissant" -

A Pingtan, une île chinoise située non loin des manoeuvres en cours, des journalistes de l'AFP ont aperçu vendredi à la mi-journée un avion de chasse dans le ciel.

Portant des parapluies pour se protéger d'un soleil de plomb, des touristes tentaient de prendre en photo l'appareil tandis qu'au loin, dans le détroit de Taïwan, on apercevait un navire militaire chinois.

"On espère qu'on pourra se réunifier avec Taïwan bientôt. On n'a peur de personne, notre pays est puissant", a confié à l'AFP l'un d'eux, M. Liu, 40 ans, venu de la province du Zhejiang (est).

Non loin de lui, Mme Wang, vêtue de jaune, était du même avis: "J'espère que la Chine pourra bientôt réintégrer Taïwan, mais je ne veux pas de guerre. J'espère que ce problème pourra être réglé pacifiquement, car nous les Chinois, nous sommes amicaux".

"Il faut que la Chine montre sa force maintenant", estimait un autre touriste, M. Zhou, 40 ans. Même si "nous aimons la paix".

Selon l'agence officielle Chine nouvelle, l'Armée populaire de libération a "fait voler plus de 100 avions de guerre, y compris des chasseurs et des bombardiers", de même que "plus de 10 destroyers et frégates" jeudi.

La chaîne publique CCTV a affirmé que des missiles chinois avaient même survolé Taïwan pour la première fois.

Le gouvernement taïwanais a lui indiqué que l'armée chinoise avait lancé 11 missiles balistiques de classe Dongfeng. Le Japon en a dénombré neuf, dont quatre "auraient survolé l'île principale de Taïwan".

- "Prétexte" -

"Nous ne nous attendions pas à ce que notre voisin malveillant fasse étalage de sa puissance à notre porte, et mette arbitrairement en péril les voies navigables les plus fréquentées du monde par ses exercices militaires", a déclaré à la presse le Premier ministre taïwanais, Su Tseng-chang.

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken a fustigé vendredi les manoeuvres chinoises, "des provocations" qui représentent "une escalade importante" des tensions aux yeux des Etats-Unis, qui accusent Pékin d'avoir "choisi de surréagir" à la visite de Nancy Pelosi.

Washington a prévenu que son porte-avions USS Reagan continuerait à "surveiller" les environs de l'île mais a reporté un test de missile intercontinental pour éviter d'aggraver la crise.

La Chine "a utilisé la visite de la présidente de la Chambre des représentants comme prétexte afin d'accroître ses opérations militaires provocatrices dans et autour du détroit de Taïwan", a estimé le porte-parole de la Maison Blanche pour les questions stratégiques, John Kirby.

Les tensions "peuvent baisser très facilement si les Chinois arrêtent ces exercices militaires très agressifs", a-t-il ajouté.

Le Japon a exprimé une protestation diplomatique formelle contre Pékin, estimant que cinq des missiles chinois étaient tombés à l'intérieur de sa zone économique exclusive (ZEE).

"Nous appelons à l'arrêt immédiat des exercices militaires", a déclaré le Premier ministre nippon Fumio Kishida.

- "Précédent fâcheux" -

A Tokyo, dernière étape de sa tournée asiatique mouvementée, Mme Pelosi a affirmé que les Etats-Unis "ne permettront pas" à la Chine d'isoler Taïwan, assurant que ce déplacement "ne visait pas à changer le statu quo ici en Asie, à changer le statu quo à Taïwan".

Mais le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré à Phnom Penh, en marge d'un sommet régional jeudi, que la "provocation flagrante" des États-Unis avait créé un "précédent fâcheux".

<p>Comparaison des budgets, troupes et principaux équipements militaires de la Chine et de Taïwan, selon les données du Military Balance+</p>

"Si (cette provocation) n'est pas corrigée et contrée, le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures existera-t-il toujours? Le droit international sera-t-il toujours respecté?" a-t-il déclaré, selon Chine nouvelle.

Les manoeuvres empiètent sur certaines des routes maritimes les plus fréquentées de la planète, par lesquelles des équipements électroniques essentiels provenant des usines d'Asie de l'Est sont acheminés vers les marchés mondiaux.

Le Bureau maritime et portuaire de Taïwan a mis en garde les navires passant dans cette zone et plusieurs compagnies aériennes internationales ont indiqué à l'AFP dérouter leurs vols pour éviter l'espace aérien autour de l'île.

Les analystes s'accordent à dire que, malgré ces exercices militaires, Pékin ne souhaite pas pour l'instant une confrontation armée.

"La dernière chose que Xi souhaite est le déclenchement d'une guerre accidentelle", commente à l'AFP Titus Chen, professeur associé de sciences politiques à l'Université nationale Sun Yat-Sen de Taïwan.

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