Droits de l'homme au Xinjiang: Pékin fustige le rapport "politique" de l'ONU

Sébastien RICCI et Ludovic EHRET
<p>Le rapport de l'ONU sur le Xinjiang sur un écran d'ordinateur, le 1er septembre 2022 à Genève</p>

"Un outil politique" rédigé par des "sbires" des Occidentaux: Pékin a fermement dénoncé jeudi le rapport publié par l'ONU sur les violations des droits des musulmans dans la région chinoise du Xinjiang.

Ce texte de près de 50 pages "est complètement illégal et invalide", a fustigé lors d'une conférence de presse régulière Wang Wenbin, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

"Ce rapport est un ramassis de désinformation et un outil politique au service de la stratégie des Etats-Unis et de l'Occident, qui vise à utiliser le Xinjiang pour entraver (le développement) de la Chine", a-t-il souligné.

Malgré les pressions de Pékin, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme (HCDH) a publié tard mercredi soir ce rapport très attendu sur la situation dans le Xinjiang.

Mélange d'entretiens réalisés par ses services et d'informations de première ou de seconde main, il évoque la possibilité de "crimes contre l'humanité" dans la région.

<p>Des caméras de surveillance dans une rue d'Urumqi, capitale de la région chinoise du Xinjiang, le 2 juillet 2010</p>

Le Xinjiang et le reste de la Chine ont longtemps été frappés par des attentats sanglants dont le gouvernement accuse des séparatistes et islamistes ouïghours - le principal groupe ethnique de la région.

En réponse, les autorités ont lancé depuis quelques années une implacable campagne menée au nom de l'antiterrorisme, avec une police militaire omniprésente, des contrôles d'identité généralisé et un vaste réseau de caméras de surveillance.

- "Conspiration" -

Des études occidentales accusent Pékin d'avoir interné plus d'un million de Ouïghours et de membres d'autres groupes ethniques musulmans dans des "camps de rééducation", voire d'imposer du "travail forcé" ou des "stérilisations forcées".

<p>Carte de la région du Xinjiang au nord-ouest de la Chine, où Pékin est accusé de mener une répression féroce contre les musulmans ouïghours, localisant des camps de détention présumés</p>

La Chine dénonce des rapports biaisés et parle de "centres de formation professionnelle" destinés à développer l'emploi et à éradiquer l'extrémisme. Elle dément toute "stérilisation forcée", disant uniquement appliquer la politique nationale de limitation des naissances.

Le rapport de l'ONU ne corrobore pas le chiffre d'un million de personnes mais affirme "qu'une proportion significative" des Ouïghours et membres de minorités musulmanes du Xinjiang ont été internés.

Il décrit un "schéma de détention arbitraire à grande échelle" dans la région "au moins de 2017 à 2019" dans des établissements placés sous haute sécurité.

"L'ampleur de la détention arbitraire et discriminatoire de membres des Ouïghours et d'autres groupes à prédominance musulmane (...) peut constituer des crimes internationaux, en particulier des crimes contre l'humanité", indique le rapport.

Sans surprise, Pékin a condamné les termes employés.

"Le HCDH a créé de toutes pièces ce rapport, s'appuyant sur la conspiration politique de certaines forces anti-chinoises à l'étranger", a fustigé Wang Wenbin.

"Cela prouve une fois de plus que le HCDH est devenu le sbire et le complice des Etats-Unis et de l'Occident pour punir (...) des pays en développement."

- "Complètement dégonflés" -

Sans les confirmer, le rapport onusien estime par ailleurs "crédibles" les accusations de torture, violences sexuelles voire viols dans les établissements d'internement au Xinjiang.

<p>Photo non datée de détenus dans un centre de détention de la région chinoise du Xinjiang, diffusée le 24 mai 2022 par la Fondation de la mémoire des victimes du communisme</p>

"Il n'est pas possible de tirer des conclusions plus larges quant à savoir s'il y a eu des schémas plus larges de violences sexuelles" et liées au genre dans ces centres, note toutefois l'ONU.

Le rapport ne reprend toutefois pas à son compte les accusations occidentales de "travail forcé" mais souligne des "éléments de coercition" dans le programme de promotion de l'emploi au Xinjiang.

L'ONU n'utilise pas non plus le mot de "génocide" pour décrire la situation dans la région.

Un terme utilisé par Washington, mais aussi par l'Assemblée nationale française ou encore les représentations du Royaume-Uni, des Pays-Bas ou du Canada.

"Cela montre que les mensonges fabriqués par les Etats-Unis et les Occidentaux se sont complètement dégonflés", s'est félicité jeudi le porte-parole chinois Wang Wenbin.

La Chilienne Michelle Bachelet, dont c'était mercredi le dernier jour à la tête du Haut-Commissariat après un mandat de quatre ans, a tenu in extremis sa promesse en ayant publié le document peu avant minuit à Genève.

- Nouvelle enquête -

S'il ne comporte pas de révélations, ce rapport apporte le sceau de l'ONU aux accusations portées de longue date contre les autorités chinoises. Sa publication avait fait l'objet d'intenses pressions.

<p>La Haute-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Michelle Bachelet, saluée par l'ambassadeur chinois pour l'ONU, Chen Xu (d), à la veille de sa fin de mandat, le 30 août 2022 à Genève</p>

Des organisations de défense des droits de l'homme et les Etats-Unis, lesquels ont désigné la Chine comme leur rival stratégique, voulaient le rendre public. A l'inverse, Pékin s'y opposait fermement.

Certaines organisations ouïghoures basées à l'étranger ont salué le rapport mais d'autres auraient souhaité qu'il condamne plus fermement la Chine.

"Cela change la donne pour la cause ouïghoure au niveau international", s'est félicité Omer Kanat, directeur exécutif du Uyghur Human Rights Project.

"L'ONU vient de reconnaître officiellement que des crimes horribles sont commis."

Mais Salih Hudayar, un Ouïghour basé aux Etats-Unis où il milite pour l'indépendance du Xinjiang, a déclaré jeudi à l'AFP que le rapport "n'est malheureusement pas aussi fort que nous l'avions espéré".

Sur le front diplomatique, la ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss, a estimé jeudi dans un communiqué que le rapport de l'ONU "fait honte à la Chine".

Elle a appelé à la poursuite des pressions internationales pour "mettre immédiatement fin" aux "effroyables violations des droits de l'homme au Xinjiang".

De son côté, la diplomatie allemande a exhorté Pékin "à autoriser une nouvelle enquête indépendante" sur son territoire.

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