Tentative d'égorgement en Suisse: au procès, la défense réfute le terme de "terrorisme"

Agnès PEDRERO
<p>Le drapeau suisse au fronton du tribunal pénal fédéral à Bellinzone, le 8 juillet 2022 en Suisse</p>

"Délire" ou "terrorisme", la défense et le parquet suisse se sont affrontés jeudi au procès sur les raisons qui ont poussé une jeune Suissesse à tenter d'égorger en 2020 deux femmes dans un grand magasin au nom du groupe jihadiste Etat islamique, la procureure réclamant 14 ans de réclusion.

La procureure, Elisabetta Tizzoni, a demandé au tribunal pénal fédéral à Bellinzone (sud), après trois jours d'audience, que la peine de 14 ans de "réclusion" soit "suspendue" afin que l'accusée suive un traitement médical dans un "pénitencier fermé" tant que le risque de récidive demeure.

"Acte de folie ou terrorisme? Les deux hypothèses ne s'excluent pas", a-t-elle déclaré, soutenant qu'une personne souffrant de problèmes mentaux "peut être capable de commettre un acte terroriste".

Selon les experts cités à la barre cette semaine par la cour, l'accusée, suivie depuis son enfance par des psychologues, souffre d'un léger retard mental et d'une sorte de schizophrénie et présente un risque de récidive.

La défense s'est justement appuyée sur son état mental pour réfuter le motif "terroriste", quand bien même l'accusée a déclamé à plusieurs reprises son dévouement au groupe jihadiste Etat islamique (EI).

"Elle essaie de donner à son geste une intention qu'elle n'a pas", a soutenu jeudi son avocat Daniele Iuliucci, soulignant qu'elle ne connaît réellement quasiment rien sur l'islam. Ce que l'un des experts a déjà signalé à la cour lundi.

Ce n'est, a affirmé l'avocat, "que dans sa tête" que les personnes avec qui elle échangeait sur internet étaient des combattants de l'EI, estimant que sa cliente vit dans un monde de "fantaisie" et de "délire".

Mais pour la procureure, "la folie ne dépend pas de l'homme mais de la cause".

En l'espèce, a-t-elle poursuivi, "l'inculpée a commis un attentat terroriste avec une arme blanche", avant d'asséner: elle "voulait tuer, sans scrupule et sans pitié, non pas une mais plusieurs victimes au nom d'une idéologie violente".

La Suisse n'a pas connu d'attentat jihadiste d'envergure mais deux attaques au couteau en 2020.

- "Préméditation" -

Le 24 novembre 2020, l'accusée --28 ans au moment des faits et convertie à l'islam-- a tenté d'égorger deux femmes dans un grand magasin de Lugano, région italophone suisse, avec un couteau.

L'une des victimes, grièvement blessée au cou, s'est constituée partie civile et réclame 440.000 francs suisses (450.000 euros). La seconde, une vendeuse qui a été blessée à la main, a réussi à maîtriser l'assaillante avec d'autres personnes.

Lors de l'attaque, la jeune femme avait crié à plusieurs reprises "Allahou Akbar" et "Je vengerai le prophète Mahomet", et déclaré "Je suis ici pour l'EI", selon l'acte d'accusation, qui considère qu'elle a agit avec "préméditation et de manière planifiée".

Elle est jugée pour "tentatives répétées d'assassinat" et violation de l'article de la loi fédérale interdisant les groupes jihadistes Al-Qaïda et Etat islamique. Elle est également poursuivie pour avoir exercé la prostitution sans le déclarer entre 2017 et 2020.

Elle "voulait répandre la peur et l'effroi, mais aussi diffuser le message de l'Etat islamique", a affirmé la procureure.

A aucun moment cette semaine, l'accusée, née de père suisse et de mère serbe, n'a fait état de remords, et a assuré que si c'était à refaire, elle le referait mais "mieux... avec des complices".

Elle tenait depuis longtemps, a-t-elle raconté à la cour, à "faire quelque chose pour l'Etat islamique" et à prouver qu'elle pouvait commettre un "acte terroriste".

Selon la police suisse, c'est sur ces réseaux qu'elle est "tombée amoureuse" d'un combattant jihadiste en Syrie, qu'elle a tenté de rejoindre en 2017 avant d'être arrêtée à la frontière turco-syrienne et renvoyée en Suisse, puis placée dans une institution psychiatrique.

Elle a expliqué cette semaine être tombée enceinte à 17 ans de son futur mari, d'origine afghane, qu'elle a épousé à 19 ans et dont elle a fini par divorcer en 2021.

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