Des émissaires iraniens et libanais négocient mardi à Bagdad une succession au gouvernement démissionnaire qui servirait les intérêts de Téhéran et de ses alliés régionaux, alors que les Irakiens réclament toujours, en dépit de centaines de morts, la chute du pouvoir tout entier.

Avant même que le Parlement n'accepte formellement dimanche la démission du Premier ministre Adel Abdel Mahdi, les partis ont commencé à discuter de son successeur.

Comme à chaque événement majeur en Irak, une figure tutélaire a refait son apparition: le puissant général iranien Qassem Soleimani. Il est épaulé par le dignitaire chiite Mohammed Kaoutharani, en charge du dossier irakien au Hezbollah libanais et lui aussi dépêché à Bagdad, selon une source proche du pouvoir.

- "A la hauteur" -

Le général Soleimani "est à Bagdad pour pousser pour un candidat en remplacement d'Abdel Mahdi", explique cette source sous le couvert de l'anonymat.

"Le cheikh Kaoutharani joue également un grand rôle pour convaincre les partis chiites et sunnites" d'accepter cette personnalité, que la source a refusé de nommer.

De nombreux noms circulent dans les cercles politiques, faisant tous l'unanimité contre eux dans la rue.

Les négociations sont "très difficiles", affirme une source gouvernementale.

Pendant ce temps, le gouvernement démissionnaire, en charge des affaires courantes, doit gérer de nombreux dossiers en suspens, comme "le budget" en discussion au Parlement, "les sanctions" américaines visant l'Iran mais également des personnalités irakiennes, et "les manifestants tués".

"Les dirigeants politiques ne doivent pas perdre de temps, ils (doivent) se montrer à la hauteur", a de nouveau exhorté mardi la représentante de l'ONU en Irak.

Le président de la République, le Kurde Barham Saleh, qui doit formellement désigner le futur Premier ministre, a été l'un des premiers à suggérer le départ de M. Abdel Mahdi.

Mais aujourd'hui, le camp kurde, qui a engrangé des acquis principalement économiques durant les 13 mois au pouvoir du chef de gouvernement démissionnaire, reste très prudent.

Il tente de dépasser ses divisions internes pour former un front uni au Parlement fédéral, explique à l'AFP le sociologue Adel Bakawan.

Les Kurdes veulent préserver la part des revenus du pétrole qu'ils négocient âprement avec Bagdad et réclamer "des garanties pour que les éventuelles réformes de la Constitution ne remettent pas en cause, entre autres, l'article 140 qui évoque les zones disputées, le veto des trois provinces, le fédéralisme", poursuit ce spécialiste de l'Irak.

Face aux partis qui négocient leur part au sein de l'Etat, les manifestations continuent, malgré un récent déchaînement de violence ayant fait grimper le bilan à plus de 420 morts et près de 20.000 blessés.

En solidarité avec les provinces du sud chiite, des centaines d'étudiants ont défilé mardi dans celle de Kirkouk (nord), multiethnique et pétrolière. Avant eux, des provinces sunnites avaient observé un deuil.

- Contestataires insatisfaits -

Les discussions au Parlement sur une nouvelle loi électorale censée faire émerger une Assemblée plus jeune et plus représentative sont loin de satisfaire les protestataires, qui réclament la fin du système de répartition des postes en fonction des appartenances ethniques et confessionnelles et, pour certains, du régime parlementaire.

Surtout, ils dénoncent l'ensemble de la classe politique dans un pays où, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 lors de l'invasion américaine, l'équivalent de deux fois le PIB a disparu dans les méandres de la corruption.

Ils défilent dans les villes du sud dans le calme. Mais dans la ville sainte chiite de Najaf, entrée dans un cycle de violences avec l'incendie mercredi dernier du consulat d'Iran, ils ont de nouveau essuyé des tirs de grenaille lundi soir, selon des témoins.

Depuis plusieurs jours, des manifestants tentent d'incendier le mausolée d'une figure tutélaire d'un parti chiite, d'où des hommes en civil tirent sur eux.

Les dignitaires tribaux de Najaf --seule force parvenue à faire revenir le calme dans la ville voisine de Nassiriya réduite à feu et à sang par une répression meurtrière-- tentent toujours de négocier une sortie de crise.

Le gouverneur en appelle à Bagdad pour faire cesser des violences face auxquelles les forces de sécurité locales se disent impuissantes.

Mardi, les chefs de tribus ont appelé Moqtada Sadr et ses combattants des brigades de la Paix à s'interposer, jusqu'ici sans réponse.

A Nassiriya, une source judiciaire a indiqué à l'AFP qu'"une centaine de plaintes de proches de morts ou de blessés ont été déposées" contre un militaire envoyé par Bagdad pour "restaurer l'ordre" avant d'être limogé dans le chaos.

A Kerbala, l'autre ville sainte chiite plus au nord, de nouveaux affrontements ont eu lieu lundi soir entre manifestants et forces de l'ordre qui ont tiré à balles réelles et des grenades lacrymogènes, selon un correspondant de l'AFP sur place.