Jonhy Matey est effondré: la tragédie des migrants vénézuéliens noyés en mer vient de frapper une fois de plus à sa porte. Après la disparition de sa fille lors d'un naufrage en 2019, un garçon de huit ans que sa fille avait élevé comme le sien fait partie des 28 corps repêchés au large de Güiria, dans l'est du Venezuela.

"Elle avait élevé cet enfant dès ses premiers mois", raconte-t-il. "Un an et sept mois après la disparition de ma fille, il nous faut revivre cela", se lamente l'homme, expliquant que le père de l'enfant, ayant déjà émigré à Trinidad-et-Tobago, l'avait fait monter sur ce bateau pour le rejoindre sur l'île distante de moins de 100 km des côtes vénézuéliennes.

Jonhy Matey justifie les risques encourus pour fuir "la situation dans le pays".

Selon l'ONU, plus de cinq millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis 2015, en raison de la grave crise politique et économique qui secoue le pays ; 25.000 d'entre eux ont fui vers Trinidad-et-Tobago, pays insulaire de 1,3 million d'habitants.

Dans le village côtier de Güiria, dans l'Etat de Sucre (nord-est du Venezuela) d'où l'embarcation aurait appareillé le 6 décembre avec une trentaine de personnes à bord avant de faire naufrage, les habitants sont en état de choc.

Et les obsèques se succèdent.

Mercredi, étaient célébrées celles de Cristalinda Goitia, une enseignante de 36 ans, au lendemain de celles de son fils de 11 ans, Christian.

Avec le père de famille, ils avaient tous trois tenté la traversée du golfe de Paria pour commencer une nouvelle vie à Trinidad-et-Tobago, loin de la crise sans fin qui frappe le Venezuela.

"Ma sœur est partie à la recherche de nouveaux horizons", raconte son frère Santiago, 58 ans, qui sanglote devant le cercueil mis en terre et recouvert de fleurs.

"Attends-moi au paradis ma fille", hurle sa mère à ses côtés, demandant à "Dieu" de lui "donner la force".

Santiago pointe l'absence "de système de sécurité". "Il n'y avait rien, nous n'avons pas retrouvé une seule personne portant un gilet de sauvetage", peste-t-il.

Avant d'arriver au cimetière éclairé par une simple ampoule reliée à un groupe électrogène, un cortège d'une centaine de personnes s'était réuni devant l'église du village, où le curé avait donné une bénédiction au cercueil hissé sur le plateau d'un camion.

- "Crime transnational" -

L'embarcation était partie le 6 décembre avec une trentaine de personnes à bord.

Les premiers corps ont été repêchés samedi lors d'une mission de routine d'un patrouilleur des garde-côtes, à 13 km au large du littoral vénézuélien. D'autres corps ont été ensuite repêchés au fil des jours ou retrouvés échoués sur la plage.

Le gouvernement vénézuélien a promis des "recherches sans interruption", bien qu'il ne réside que peu d'espoir, et la ministre de l'Intérieur Carmen Meléndez s'est rendue sur place pour rencontrer les autorités locales.

Le ministère a annoncé une enquête sur "l'existence de mafias qui se livrent au trafic" de migrants et promis "l'arrestation de tous les responsables de ce tragique accident".

Jeudi, le procureur du Venezuela, Tarek William Saab, a réclamé l'arrestation de quatre civils et de sept militaires après celles, quelques jours plus tôt, du propriétaire du bateau ainsi que celui du terrain d'où est partie l'embarcation. Tous deux sont poursuivis pour "traite illégale de personnes et association de malfaiteurs".

"Nous parlons d'un crime qui est transnational et nécessite un effort conjoint des autorités du Venezuela et de Trinidad-et-Tobago pour combattre ces actes tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Venezuela", a déclaré le procureur.

Après des naufrages de migrants en 2019, l'opposition avait déjà dénoncé l'existence de telles mafias qui opèrent entre les deux pays avec, selon elle, la complicité des autorités qui ferment les yeux sur le départ de ces embarcations, souvent précaires et surchargées.

Entre 2018 et 2019, une centaine de personnes avait déjà disparu au cours de ce dangereux voyage.