Il y a encore quelques semaines, Evguéni Baliner était chirurgien esthétique. Réanimateur à l'heure du coronavirus, il dit que "la beauté attendra" et se détend après chaque garde dans une chambre d'hôtel à sa disposition à Moscou.

"Quand je rentre, je prends le petit-déjeuner puis je m'effondre et dors pratiquement toute la journée", raconte cet homme âgé de 37 ans, assis sur son lit dans une suite de la capitale russe, où la bataille contre le coronavirus ne faiblit pas.

La Russie comptait vendredi près de 115.000 cas et plus de 1.100 morts après un nouveau record de contaminations quotidiennes, selon les chiffres officiels. Le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a aussi annoncé être infecté.

Dans ce contexte, la chambre d'hôtel d'Evguéni Baliner est devenue un sas de décompression. Après avoir dormi, il y regarde des films et y apprend l'espagnol. Lors de la venue de l'AFP cette semaine, une bouteille de Corona, la bière mexicaine, était d'ailleurs mal cachée derrière son téléviseur.

"Ils font le ménage, nous apportent à manger, je n’ai pas besoin d’y penser (...) C’est aussi une sécurité pour ma famille et mes proches qui pourraient être contaminés", explique le docteur, père d'un petit garçon.

Anesthésiste-réanimateur de formation, il s'était lancé depuis peu dans la chirurgie esthétique. Mais le coronavirus l'a contraint à suspendre cette activité et à postuler dans une clinique privée accueillant des malades du Covid-19.

Comme lui, plus de 400 soignants sont logés, nourris et blanchis gratuitement dans deux hôtels de Moscou appartenant au conglomérat Safmar, propriété de l'oligarque Mikhail Goutseriev, l'une des 50 personnalités les plus riches de Russie selon le magazine Forbes.

Le service de presse de Safmar indique que les chambres sont désinfectées après chaque passage. La ventilation des deux établissements a aussi été coupée pour limiter la propagation d'agents infectieux.

Plus de 5.200 membres du personnel médical sont isolés et hébergés gracieusement dans des hôtels de la capitale, selon le département du tourisme de Moscou cité la semaine dernière par l'agence TASS.

- "La mort est là" -

"Depuis que je suis partie, mon mari est content de ne plus avoir à faire le ménage", s'amuse Anastassia Michoustina, une infirmière de 32 ans rencontrée dans le lobby de l'hôtel. Elle dit ne pas faire face à des pénuries de masques, signalées dans le pays et qui poussent les Russes vers le marché noir.

Plusieurs médecins russes ont également publié une liste de plus de 70 des leurs décédés du coronavirus, affirmant se méfier des statistiques officielles.

"La mort est là mais on essaye de se sortir cette idée de la tête", réagit Alexeï Manikine, 34 ans, un soignant père de trois enfants qui dit, lui, croire les chiffres officiels.

Après chaque repos, lui et ses collègues sont conduits en bus jusqu'à la clinique. A bord, beaucoup de visages sont concentrés, comme avant un combat.

Le président Vladimir Poutine a reconnu mardi que la situation restait "difficile" et a prolongé jusqu'au 11 mai une période "chômée" en vigueur au mois d'avril pour inciter les Russes à rester chez eux.

La capitale demeure le principal foyer épidémique du pays avec plus de la moitié des morts et des cas déclarés. Mais la maladie se propage aussi dans les régions où le système de soins est bien moins performant qu'à Moscou.

C'est de là que vient Orkhan Roustamov. Médecin réanimateur de 29 ans, il est arrivé il y a deux semaines dans la capitale russe en provenance de Norilsk, une ville industrielle très polluée de l'Arctique où il travaillait dans un hôpital public.

A Moscou, "il y a pas mal de malades. Les unités de réanimation se remplissent et de nouvelles s'ouvrent", témoigne le jeune praticien, interviewé dans son hôtel entre deux gardes de 24H.

"Moi j'ai répondu à une offre d'emploi, c'était l'occasion d'aller vivre dans la capitale", poursuit-il. "Ici, il y a simplement plus de possibilités et des meilleures conditions de travail".