Sous un pâle soleil d'hiver, ils fouillent les décombres de leur boulangerie pour sauver ce qui peut l'être: plus de deux mois après un séisme meurtrier, les Albanais tentent toujours de recoller les morceaux de leurs vies brisées.

Un tremblement de terre de magnitude 6,4 a rasé fin novembre des dizaines de bâtiments souvent édifiés au mépris des règles de construction élémentaires, tuant 51 personnes.

Aujourd'hui, après des décennies de laisser aller, les autorités promettent d'en finir avec l'urbanisation sauvage et de poursuivre sans relâche les auteurs d'abus.

En attendant une conférence des donateurs mi-février à Bruxelles, elles mettent aussi les bouchées doubles pour reconstruire: selon un rapport d'experts albanais et internationaux, le tremblement de terre a endommagé plus de 80.000 bâtiments et fait 17.000 sans-abri.

Dans les ruines à Thumanë, village situé au nord de Tirana, le plus durement touché avec la ville côtière de Durrës, gisent des chaussures et des jouets d'enfant. Un bouquet de fleurs honore la mémoire des défunts.

Meleq Mesiti, 53 ans, et son épouse Vjollca, 49 ans, sont revenus dans les décombres de leur maison et de leur boulangerie. Ils cherchent 85 moules à pain ensevelis sous les gravats, trop pauvres pour les remplacer, qui serviront dans le commerce qu'ils louent désormais dans une commune proche.

"Toute une vie de travail s'est écroulée en quelques secondes", raconte Vjollca à l'AFP, exhumant l'un après l'autre des moules contenant toujours des pains qu'on dirait presque intacts.

"C'était un traumatisme extrêmement fort, nous sommes toujours sous le choc", ajoute Meleq. Ils sont cependant reconnaissants "à Dieu d'avoir la vie sauve".

- Devant la justice -

Certains n'ont pas eu cette chance, victimes de l'urbanisation anarchique.

Empilement d'étages sur des bâtiments conçus pour en supporter beaucoup moins, légalisation d'immeubles a posteriori à coups de pots-de-vin, absence d'études techniques: "une chose est sûre, dans la majorité des cas, la perte de vies humaines est due à la violation de A à Z de toutes les règles de construction", s'indigne Luljeta Bozo, ingénieure et universitaire.

Selon les autorités albanaises, 88 immeubles ont été complètement réduits en poussière.

Le gouvernement veut durcir les pénalités, y compris en saisissant ou en démolissant les biens illégaux, dans toute la chaîne du BTP.

Constructeurs, ingénieurs, fonctionnaires, anciens maires, plus de 80 personnes ont été arrêtées pour l'instant.

"Nous avons un message à transmettre à l'opinion publique, celui qui viole la loi fera face à ses responsabilités pénales", tonne Elisabeta Imeraj, cheffe du parquet de Tirana.

L'Albanie est en pleine réforme de son système judiciaire, malade de sa corruption. Celle-ci n'est pas achevée mais les procureurs sont "déterminés à aller jusqu'au bout" car "tout le monde a intérêt à ce que les enquêtes aboutissent, il s'agit d'immeubles où les gens vivent", dit-elle.

"Tous les coupables seront traduits en justice", renchérit la ministre adjointe de l'Intérieur Rovena Voda.

- "Vivre avec les animaux" -

En attendant, les autorités, qui évaluent les dégâts à un milliard d'euros, se démènent pour reconstruire. Dix-huit sites ont été identifiés et les premiers coups de pioche sont attendus rapidement.

Mais les choses ne sont pas simples. Dans un pays longtemps soumis à la dictature communiste, où la propriété privée était bannie, nombre d'habitants sont viscéralement attachés au lopin de terre où ils ont construit leur maison.

C'est le cas d'Elvira Leka, 45 ans. Ce petit bout de femme vit à Thumanë avec son fils, sa fille et son mari malade dans une tente plantée dans leur jardin, à côté de leur maison condamnée. La famille possède une vache, des poules, un âne.

Vladimir, 15 ans, est traumatisé et ne va plus à l'école. Des camarades de classe ont péri dans le séisme.

Elvira ne veut pas habiter dans les nouveaux logements qui seront construits à quelques centaines de mètres seulement de sa maison.

"Je ne veux pas bouger d'ici, je ne veux pas vivre dans un immeuble", supplie-t-elle. "Ma vie est ici, je préfère vivre avec les animaux qu'avec les êtres humains".

Dans le hameau de Likesh, près de Durrës, la famille Subashi -- trois frères, les épouses, les enfants et le patriarche -- a plus de chance. Une ONG reconstruit leurs maisons sur les ruines des anciennes, grâce aux fonds récoltés auprès de la diaspora albanaise.

"Durant le tremblement de terre, le toit s'est effondré sur mon dos, je ne comprenais pas où j'étais", explique Halil Subashi, 87 ans. "Aujourd'hui, je suis heureux qu'on nous aide à construire nos maisons, c'est comme si j'étais né une seconde fois".