Les chefs de la diplomatie américaine et chinoise se rencontrent jeudi en Alaska pour le premier face-à-face depuis l'élection de Joe Biden, au cours duquel ils vont étaler les désaccords profonds et souvent irréconciliables des deux premières puissances mondiales engagées dans une confrontation sans merci.

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken et le conseiller présidentiel pour la sécurité nationale Jake Sullivan reçoivent dans l'après-midi et la soirée le plus haut responsable du Parti communiste chinois pour la diplomatie, Yang Jiechi, et le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi.

La ville d'Anchorage et ses températures polaires, tournée vers le Pacifique, a été choisie comme un terrain plus neutre que Washington ou Pékin pour ce long séminaire de trois sessions étalées jusqu'à vendredi matin.

Mais de chaque côté, les attentes sont limitées.

"C'est important d'avoir une occasion de nous parler directement, clairement, ouvertement, pour prouver à nos homologues" que "les inquiétudes que nous avons exprimées publiquement sont les mêmes que nous exprimerons en privé", a expliqué Antony Blinken.

- "Aucun compromis" -

La diplomatie chinoise a aussi promis de mettre "tous les sujets" sur la table tout en prévenant qu'une réunion ne suffirait pas à tout "régler".

"La Chine ne fera aucun compromis sur des sujets concernant sa souveraineté, sa sécurité et ses intérêts", a-t-elle prévenu jeudi.

Pour Bonnie Glaser, du cercle de réflexion Center for Strategic and International Studies, les deux camps "vont rechercher d'éventuels terrains d'entente" et "regarder s'ils peuvent gérer, voire réduire, leurs divergences".

Pas davantage: "un +reset+ des relations n'est pas à l'ordre du jour", dit-elle à l'AFP au sujet d'une éventuelle "réinitialisation" pour sortir de la plus grave crise entre la Chine communiste et les Etats-Unis depuis leur reconnaissance mutuelle des années 1970.

La dernière rencontre entre les deux pays rivaux remonte à juin et n'avait pas dissipé le climat de nouvelle Guerre froide qui régnait à la fin de la présidence de Donald Trump.

Le nouveau président américain a repris à son compte la fermeté de son prédécesseur.

Mais l'équipe Biden, qui reprochait aux faucons de l'administration Trump son isolement sur la scène mondiale et une diplomatie à la fois véhémente et brouillonne, assure vouloir être plus méthodique pour "coopérer" face aux défis communs que sont le réchauffement climatique, la pandémie ou la non-prolifération des armes. Et surtout pour remporter la compétition stratégique avec la Chine, érigée en "plus grand défi géopolitique du XXIe siècle".

- Alliés en première ligne -

Elle dit s'appuyer pour cela sur les alliances des Etats-Unis délaissées voire malmenées par le milliardaire républicain. A dessein, le rendez-vous d'Anchorage intervient au retour d'une visite d'Antony Blinken au Japon et en Corée du Sud, deux alliés-clés de Washington où il a mis en garde le géant asiatique contre toute tentative de "coercition" et de "déstabilisation" de la région.

Auparavant, Joe Biden avait organisé un sommet virtuel du "Quad" avec l'Australie, l'Inde et le Japon -- institutionnalisant ainsi cette alliance informelle appelée à contrecarrer les ambitions croissantes de Pékin.

En Alaska, les Américains entendent donc soulever tous les sujets qui fâchent, et ils sont nombreux.

Ils les ont énumérés ces derniers jours: la répression des musulmans ouïghours du Xinjiang qu'ils qualifient de "génocide", la reprise en main de Hong Kong, les tensions autour de Taïwan ou du Tibet, les violations des droits humains et les "détentions arbitraires", la "militarisation" de la mer de Chine méridionale, les "pressions économiques" et les pratiques commerciales indues, le "vol de propriété intellectuelle", l'absence de transparence sur l'origine du Covid-19...

"C'est une longue litanie de désaccords que nous avons avec la République populaire de Chine", a reconnu le porte-parole de la diplomatie américaine Ned Price. "Et ce n'est seulement notre liste", a-t-il ajouté, assurant qu'elle était partagée par les alliés asiatiques et européens.

"L'administration Biden a réduit la rhétorique incendiaire, mais la température est toujours élevée", estime Elizabeth Economy, chercheuse à la Hoover Institution de l'université californienne de Stanford.

Selon elle, le président démocrate n'entend pas "se préparer à une guerre froide", "mais il n'entend pas non plus faire de concession significative simplement pour éviter une détérioration ultérieure des relations".

Or, "Pékin ne va pas reculer sur le Xinjiang ou Hong Kong", dit-elle à l'AFP. "Franchement, il est improbable que la Chine change d'attitude sur ne serait-ce qu'un seul des sujets qui comptent pour les Etats-Unis. Nous sommes dans une situation où les valeurs et la vision du monde à venir sont aux antipodes."