Sous la célèbre coupole du palais Garnier, six ballerines s'entraînent à faire des relevés sur pointes au son du piano. Un tableau paisible qui tranche avec la tourmente dans laquelle est pris l'Opéra de Paris depuis des mois.

Le Ballet de l'Opéra de Paris, l'une des plus prestigieuses compagnies de danse au monde, sort de sept mois particulièrement mouvementés après une grève historique de son personnel puis la crise du coronavirus qui a privé de scène les 154 danseurs.

Dernier soubresaut: la décision du directeur sortant Stéphane Lissner de s'en aller six mois avant la fin de son mandat, en précisant que la maison tricentenaire était "à genoux" en raison des 40 millions de pertes de billetterie.

Une fois déconfinés, les danseurs ont repris pendant trois semaines les cours avant les vacances, cours limités à dix artistes par salle en raison de la distanciation physique.

L'occasion pour Elisabeth Maurin, ancienne étoile et professeur de danse, de féliciter "les filles" pour avoir retrouvé "la souplesse du genou".

"Il n'y a pas eu de +catastrophe+", décrit-elle à l'AFP. "Le saut, c'était peut-être ce qu'il y avait de plus difficile à récupérer (...) il faut retrouver l'endurance et la confiance dans la perspective de la scène".

Une perspective encore lointaine: la compagnie renouera certes avec la danse à Garnier pour quelques dizaines de dates à l'automne mais ne dansera pas de grand ballet avant décembre.

"Ça a été une année difficile, d'abord les danseurs ont été privés de leur théâtre à cause des grèves, ensuite ils ont été privés de leurs corps en raison du virus, c'est extrêmement douloureux pour eux", indique à l'AFP Aurélie Dupont, directrice de la danse.

- "Réathlétisation" -

Mais "il y a une véritable envie de danser, de retrouver la compagnie, le public et la scène", dit-elle, expliquant qu'après le confinement, le travail s'est concentré sur "la réathlétisation des danseurs" en collaboration avec la médecine du sport à l'Opéra.

Et pour une compagnie qui aura très peu dansé depuis décembre, le côté psychique n'est pas anodin: "On aide les danseurs à retrouver la confiance (...) il y a un suivi psychologique pour les danseurs qui en avaient besoin".

La directrice, à qui des danseurs avaient reproché un "manque de dialogue" dans un sondage interne divulgué dans la presse en 2018, affirme avoir "appelé les danseurs régulièrement pour prendre de leurs nouvelles".

Une prise en charge remarquée par les danseurs. "Au bout de deux semaines, les cours étaient mis en place, et toutes les semaines on avait un mail sur (l'évolution) de la situation", explique Roxane Stojanov, qui est "sujet" --deux grades avant celui d'étoile.

Pendant le confinement, via des systèmes de vidéo en ligne, une barre et des cours de pilates, de cardio et de renforcement musculaire ont été mis en place.

Stojanov, qui s'entraînait dans sa cuisine à Paris, confie s'être "renfermée" sur elle-même pendant cette période. Mais de retour dans la salle Petipa, conçue en pente comme la scène de Garnier, elle enchaîne pirouettes, ballotés et tours en attitude, le sourire aux lèvres.

"J'avais peur de perdre musculairement, mais c'est revenu naturellement, ça remonte le moral". Elle voit cette "année bizarre" comme une chance pour "une réadaptation" avant de retrouver la scène.

L'Opéra se prépare à accueillir en 2021 un nouveau directeur, Alexander Neef, avec qui Aurélie Dupont assure avoir une "très bonne entente artistique", l'appelant "une fois toutes les trois semaines" et préparant même jusqu'à la saison 2022-2023.

"C'est quelqu'un qui a un profond respect pour les danseurs" et qui aime autant le classique que le contemporain, un style que certains reprochent à Aurélie Dupont de privilégier au détriment du ballet académique.

"La politique de la maison, c'est de présenter des créations", précise-t-elle. "J'essaie d'avoir un équilibre (...) ne pas créer, c'est refuser d'innover et surtout, c'est fermer les yeux sur toute une génération de danseurs qui n'attendent que ça".