Le père et le fils aîné d'une jeune femme condamnée au Salvador pour avortement et morte en détention, ont réclamé justice jeudi, au deuxième et dernier jour d'audience consacré à cette affaire devant la Cour interaméricaine des droits de l'homme, basée à San José de Costa Rica.

C'est la première fois qu'un cas de condamnation pour avortement au Salvador est porté devant la Cour, selon Catalina Martinez, la directrice pour l'Amérique latine de l'ONG Centre des droits de reproduction.

Manuela (un pseudonyme car la famille a demandé que l'on préserve son anonymat) avait été condamnée en août 2008 pour avortement, qualifié d'"homicide aggravé" par les juges. Selon sa famille, il s'agissait d'une fausse couche, subie en février 2008.

Condamnée à trente ans de prison, Manuela est morte le 30 avril 2010 à l'âge de 33 ans, attachée à son lit du service pénitentiaire de l'hôpital national de San Salvador où elle était soignée pour un cancer de la lymphe.

"Je demande justice, pour que cela ne se passe pas de nouveau pour une autre femme", a déclaré Tomas, le père de Manuela. Son plaidoyer, enregistré en vidéo, n'a cependant pas pu être visionné, faute de temps, par les juges réunis de manière virtuelle pour cause de pandémie de coronavirus. Le document audiovisuel sera cependant joint au dossier, qui reste ouvert aux contributions des parties jusqu'au 12 avril.

"Quand ils ont arrêté ma fille, ils m'ont fait signer en apposant mon empreinte (digitale) car je ne sais ni lire ni écrire", a rappelé Tomas, qui vit dans une zone rurale reculée du Salvador.

- "Procès manipulé" -

Le procès de Manuela "a été très manipulé. L'Etat a violé les droits de Manuela et de sa famille. Ils ont été intimidés, mis sous pression, menacés, et ils ont obligé le père à accuser" sa fille, a dénoncé Morena Herrera, coordinatrice du Groupement citoyen pour la dépénalisation de l'avortement au Salvador (ACDATEE).

Jesus, le fils aîné de Manuela, âgé de 21 ans, a exprimé sa "douleur d'avoir grandi sans mère".

"Ce qui serait juste, c'est que l'on efface tout ce qu'on a dit (de ma mère), ce qui a été écrit n'est pas vrai, c'était une injustice", a dit son frère cadet, Tomas.

Anastasia, la mère de Manuela, a de son côté amèrement regretté d'avoir envoyé sa fille "se faire soigner" à l'hôpital, où les médecins l'ont dénoncée pour suspicion d'avortement.

Depuis la publication en 2001 d'une directive du ministère salvadorien de la santé imposant au personnel médical de dénoncer "le moindre soupçon d'avortement", "la peur s'est emparée du personnel de santé", a expliqué mercredi, au premier jour d'audience, le Dr. Guillermo Ortiz, un gynécologue salvadorien vivant aux Etats-Unis.

Le code pénal salvadorien interdit strictement l'avortement et prévoit des peines de 8 ans de prison. Cependant, très souvent, les juges qualifient la perte de l'enfant à naître d'"homicide aggravé", réprimé par des peines pouvant aller jusqu'à 50 ans de prison.

Comme ses parents, Manuela ne savait ni lire ni écrire. Selon Sara Garcia, du Collectif féministe du Salvador, c'est le cancer non diagnostiqué dont souffrait Manuela qui a provoqué la fausse couche.

L'avocate de l'Etat du Salvador, Elizabeth Urias, a assuré que des "preuves pertinentes" avaient été présentée lors du procès : "deux expertises des poumons de Dolores Gabriel (l'enfant à naître) (...) ont démontré que l'enfant est né en vivant et avait respiré", a-t-elle fait valoir.

L'arrêt de la Cour interaméricaine des droits de l'homme devrait être rendu dans un délai de six mois à un an.