La police bélarusse a dispersé par la force des foules de manifestants dimanche soir après une élection présidentielle tendue ayant opposé le président Alexandre Loukachenko, donné largement en tête, et une rivale inattendue qui revendique le soutien d'une "majorité".

Peu après l'annonce d'un sondage officiel donnant gagnant à près de 80% le président sortant, au pouvoir depuis 1994, les détracteurs du pouvoir à Minsk se sont rassemblés par milliers en différents endroits malgré les avertissements des autorités, qui avaient déployé un important dispositif anti-émeute.

La police a dit avoir utilisé des "équipements spéciaux" pour disperser les rassemblements, dont des grenades assourdissantes, et avoir procédé à des arrestations, sans en préciser le nombre, les "événements étant en cours".

Le ministère de l'Intérieur a assuré avoir la "situation sous contrôle", alors que plusieurs médias, dont la radio financée par les Etats-Unis RFE/RL, ont fait état d'usage de balles en caoutchouc. Ils ont diffusés des images de manifestants blessés, du sang coulant de leurs visages.

Alexandre, un manifestant de 35 ans qui a participé à des heurts avec la police, a dit à l'AFP avoir protesté contre la "falsification totale" des élections. "C'est un crime et une humiliation du peuple", a-t-il ajouté.

Des rassemblements d'opposition, théâtre par endroit d'interventions policières musclées, ont aussi eu lieu, selon des médias locaux, dans des villes de province dont Brest, Pinsk, Gomel et Grodno.

Un journaliste de l'AFP a entendu l'explosion de grenades assourdissants près du monument Stella de la capitale et vu les forces de l'ordre, équipées de boucliers, se diriger vers des manifestants.

Un photographe de l'AFP a vu des manifestants conspuer des policiers, quand d'autres brandissaient des drapeaux symbolisant l'opposition devant des cordons des forces de l'ordre barrant des axes de Minsk.

Ales Bialiatski, à la tête de l'ONG de défense des droits humains Viasna, a dénoncé auprès de l'AFP une utilisation "disproportionnée" de la force par la police.

En posant son bulletin dans l'urne plus tôt dimanche, Alexandre Loukachenko avait promis qu'il n'y aurait ni "perte de contrôle" ni "chaos" dans le pays.

- "Vaincu notre peur" -

La campagne électorale avait été marquée par une mobilisation sans précédent en faveur d'une nouvelle venue en politique, Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, professeur d'anglais de formation, qui a su attirer les foules.

Elle a estimé dimanche soir que "la majorité" de ses concitoyens la soutenait, alors que le sondage officiel réalisé à la sortie des bureaux de vote lui accordait 6,8% des voix, contre 79,7% à Alexandre Loukachenko.

La journée de vote avait été marquée par une atmosphère tendue et des queues géantes aux bureaux de vote, qualifiées par la Commission électorale de "sabotage" de la présidentielle et de "provocation" organisée par l'opposition.

Mme Tikhanovskaïa avait aussi recommandé à ses partisans de porter des bracelets blancs et de prendre en photo leur bulletin pour permettre un comptage indépendant.

"Je considère que nous avons déjà gagné car nous avons vaincu notre peur", a dit Mme Tikhanovskaïa, qui avait dénoncé ces derniers jours des "fraudes éhontées" orchestrées par le pouvoir, en l'absence d'observateurs nationaux et internationaux indépendants.

Des résultats officiels étaient attendues dans la nuit de dimanche à lundi. La participation s'est établie à 84,5%, selon les chiffres officiels.

- "Impitoyable" -

Le pouvoir avait redoublé d'efforts en fin de campagne pour enrayer l'essor de Svetlana Tikhanovskaïa. La cheffe de son QG de campagne, Maria Moroz, avait été arrêtée samedi comme neuf autres collaborateurs.

Dans ce contexte, beaucoup craignent que la répression ne s'accentue.

"Connaissant la nature impitoyable de Loukachenko, quiconque s'intéresse au Bélarus s'inquiètera pour le peuple bélarusse dans les prochains jours", affirme à l'AFP Nigel Gould-Davies, analyste à l'International Institute for Strategic Studies (IISS) et ancien ambassadeur britannique à Minsk.

Avant l'émergence de Mme Tikhanovskaïa, les principaux rivaux de M. Loukachenko avaient été écartés: deux sont incarcérés, un troisième est en exil. Les trois autres candidats autorisés n'ont pas mobilisé.

La montée en puissance de Mme Tikhanovskaïa s'est faite sur fond de difficultés économiques croissantes, aggravées par des tensions avec la Russie, accusée de chercher à vassaliser le Bélarus, et de la réponse controversée d'Alexandre Loukachenko à l'épidémie de coronavirus, qu'il a qualifiée de "psychose".

Le Bélarus n'a pas organisé de scrutin jugé libre depuis 1995. A plusieurs reprises, les manifestations y ont été matées sans ménagement.