Des centaines de manifestants se sont réunis vendredi à Rangoun pour protester contre le coup d’État qui a renversé le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi, alors que l'armée poursuit les arrestations.

Ces professeurs et étudiants se sont rassemblés devant l'Université Dagon à Rangoun, première manifestation d'importance contre le putsch.

Ils ont fait le salut à trois doigts, un geste de résistance emprunté aux films américains Hunger Games et scandé "longue vie à Mother Suu", Aung San Suu Kyi, "assignée à résidence" dans la capitale Naypyidaw et "en bonne santé", d'après un porte-parole de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

"Tant qu'ils (les généraux) garderont le pouvoir, nous ne viendrons pas travailler. Si tout le monde fait ça leur système ne tiendra pas", a déclaré à l'AFP Win Win Maw, professeur au département d'histoire. Un rassemblement similaire a eu lieu devant une autre université de la ville.

Des dizaines de fonctionnaires de plusieurs ministères ont également cessé le travail, arborant un ruban rouge, couleur du parti d'Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND).

La veille, des avocats et médecins avaient pris part à la protestation, tandis que des habitants de Rangoun klaxonnaient et tapaient sur des casseroles pour "chasser les démons", les militaires.

Quatre étudiants, arrêtés lors d'un petit rassemblement à Mandalay (centre), ont été inculpés vendredi.

- Dizaines d'interpellations-

Les généraux, qui ont mis brutalement fin lundi à la fragile démocratie, poursuivaient les interpellations, malgré les condamnations internationales.

Win Htein, 79 ans, très proche d'Aung San Suu Kyi, a été interpellé vendredi à l'aube, selon la LND. Ce vétéran du parti a passé plus de vingt ans en détention sous la junte de 1989 à 2010.

Min Htin Ko Ko Gyi, un réalisateur, qui a déjà fait de la prison pour avoir critiqué l'armée, a également été interpellé, d'après son neveu.

Près de 150 responsables politiques et activistes, ont été arrêtés, d'après l'Association d'assistance aux prisonniers politiques, une ONG basée à Rangoun.

Les événements restent au coeur de l'agenda international.

Le président américain Joe Biden a exhorté les généraux putschistes à "renoncer au pouvoir", son administration envisageant des "sanctions ciblées" contre certains.

En revanche, l'ONU a adouci le ton. Le Conseil de sécurité a adopté une déclaration commune, exprimant sa "profonde préoccupation" et appelant à la libération des détenus, mais n'a pas formellement condamné le coup d'Etat.

- Soutien de Pékin et Moscou -

La Chine et la Russie se sont opposées à une telle formulation, selon des diplomates sous couvert d'anonymat.

Pékin reste le principal soutien de la Birmanie aux Nations unies, où elle a contrecarré toute initiative contre l'armée lors de la crise des musulmans rohingyas.

Face aux condamnations internationales, les entreprises étrangères sont sous pression.

Le brasseur japonais Kirin Holdings a annoncé vendredi mettre fin à son partenariat avec un conglomérat contrôlé par les militaires.

La peur restait vive dans le pays, qui a déjà vécu près de 50 ans sous un régime militaire depuis son indépendance en 1948.

Mais, depuis les dernières répressions de 1988 et de 2007, la donne a changé: les Birmans utilisent désormais internet pour résister.

Des groupes appelant à la "désobéissance civile" se sont créés sur Facebook, porte d'entrée d'internet pour des millions d'habitants.

En réponse, l'armée a ordonné aux fournisseurs de bloquer l'accès à la plate-forme. Ses services étaient toujours perturbés vendredi.

Du coup, beaucoup sont passés sur Twitter et les hashtags #HearthevoiceofMyanmar, #RespectOurVotes ont été utilisés des millions de fois, notamment par plusieurs célébrités birmanes.

Le putsch a aussi ses partisans, dont plusieurs centaines se sont réunis jeudi à Naypyidaw.

Le chef de l'armée, Min Aung Hlaing, qui concentre désormais l'essentiel des pouvoirs, a justifié son passage en force en allégeant d'"énormes" fraudes lors des législatives de novembre, remportées massivement par la LND.

Mais les observateurs n'ont pas décelé de problèmes majeurs lors du scrutin.

En réalité, les généraux craignaient que leur influence diminue après la victoire de la LND qui aurait pu vouloir modifier une constitution très favorable aux militaires, estiment des analystes.

Min Aung Hlaing, paria à l'international depuis les exactions de l'armée contre les Rohingyas, a aussi renversé la dirigeante par ambition politique personnelle alors qu'il était proche de la retraite, d'après ces experts.

Cette dernière a été inculpée pour avoir enfreint une obscure règle commerciale.

Fille d'un héros de l'indépendance assassiné, elle est adulée dans son pays depuis qu'elle a pris la tête de l'opposition démocratique face à la junte en 1988, passant 15 années en résidence surveillée.

Son image s'était en revanche beaucoup écornée à l'international, de nombreuses voix condamnant sa passivité dans la crise des Rohingyas.

Les militaires ont instauré l'état d'urgence pour un an et promis des élections à l'issue de cette période.