La détention d'Aung San Suu Kyi par l'armée birmane après le coup d'État de lundi ravive le souvenir de ses quinze ans d'assignation à résidence dans une villa au bord du lac à Rangoun sous le règne de la junte.

La "Dame de Rangoun", icône de la démocratie dans les années 1990, a de nouveau été assignée à résidence mais cette fois-ci dans la capitale politique Naypyitaw, selon un député de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), qui a demandé l'anonymat par peur de représailles.

"On nous a dit de ne pas nous inquiéter. Mais nous sommes inquiets. Ce sera un soulagement quand nous pourrons voir des photos", a-t-il déclaré.

Des voisins l'auraient aperçue se promenant dans le jardin de sa résidence officielle entourée de murs.

La cheffe de facto de l'Etat birman est en sécurité pour le moment, affirme le politologue Khin Zaw Win.

"Toutes nos informations indiquent qu'elle est hors de danger", dit-il à l'AFP.

Mais il est probable que l'armée ait pris une décision stratégique de la garder cachée, estime pour sa part Hervé Lemahieu de l'Institut australien Lowy.

"Je pense que l'idée est vraiment de la tenir éloignée de la vue du public", explique-t-il à l'AFP. "Elle est en détention à Naypyidaw (... )loin de tous les grands centres de population où les manifestants peuvent se rassembler. Je pense que c'est un choix délibéré".

Les généraux "se rendent compte que si elle tombait malade ou mourrait pendant sa détention, les gens soupçonneraient un acte criminel et cela pourrait provoquer des violences", ajoute-t-il.

Etre détenue par les militaires n'est pas une nouveauté pour Aung San Suu Kyi. Après la victoire de son parti aux élections générales en 1990, elle avait été contrainte à la résidence surveillée à plusieurs reprises par l'armée qui avait refusé de céder le pouvoir.

Confinée dans la villa de style colonial de sa famille sur les rives du lac Inya à Rangoun, elle avait régulièrement prononcé des discours sur la démocratie devant des foules de plusieurs centaines voire de milliers de partisans réunis de l'autre côté de la clôture du jardin.

- "Elle y est habituée" -

Pour le cinéaste allemand Marc Eberle, qui a interviewé Suu Kyi à de nombreuses reprises pour son documentaire "The Choice" en 2012, elle sait comment affronter l'enfermement.

"Elle est très expérimentée, elle faisait de la méditation tous les jours et des exercices de santé mentale", déclare-t-il à l'AFP.

"De toute évidence, c'est stressant mais elle y est habituée."

Arrivée au pouvoir en 2015, la prix Nobel de la paix a perdu la faveur de l'Occident pour sa gestion de la crise des Rohingyas en 2017 - lorsque 750.000 personnes ont fui vers le Bangladesh pour échapper à une répression militaire brutale avec allégations de viols, meurtres et villages incendiés.

Devant la Cour internationale de justice, elle a défendu l'action de son armée confrontée à des accusations de génocide.

Premier personnage de l'Etat, elle s'est également montrée peu préoccupée par le sort de quelque 600.000 Rohingyas restés en Birmanie et vivant dans des conditions semblables à l'apartheid, selon des ONG de défense des droits de l'homme.

Alors que la période qui s'ouvre en Birmanie après le putsch de lundi est remplie d'incertitudes, Marc Eberle estime que la "Dame de Rangoun" pourrait retrouver une certaine sympathie sur la scène internationale.

Et malgré son isolement renouvelé, elle reste dans le cœur des Birmans, inquiets jusqu'à ce qu'elle soit libérée.

"Aung San Suu Kyi est le Dieu de notre pays", assure Merra, 20 ans, à l'AFP.