Les Birmans ont manifesté jeudi pour une sixième journée consécutive contre le coup d'Etat militaire qui a renversé Aung San Suu Kyi, malgré l'interdiction des rassemblements et une nouvelle vague d'arrestations, tandis que Washington a détaillé ses nouvelles sanctions contre des responsables militaires de la junte.

Parmi les personnes visées par les autorités américaines se trouve le général Min Aung Hlaing, à la tête de la junte - il était déjà sous le coup de sanctions similaires depuis fin 2019 pour son rôle dans la répression sanglante des musulmans rohingyas.

Le général Hlaing a lancé jeudi soir un nouvel avertissement aux manifestants, cette fois aux fonctionnaires qui ont rejoint le mouvement en masse, les appelant à reprendre le travail.

"Incités par des personnes peu scrupuleuses, certains membres du personnel de la fonction publique n'ont pas rempli leurs fonctions", a-t-il écrit dans un communiqué, avertissant que "des actions efficaces seront prises."

La peur de représailles était dans tous les esprits, deux jours après l'usage de la force par la police qui a fait plusieurs blessés, dont deux ont été grièvement atteints. Une jeune femme a reçu une balle dans la tête et son état est critique.

Plus de 200 personnes - des membres de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi et des militants - ont été interpellées depuis le putsch du 1er février, d'après une ONG d'aide aux prisonniers politiques.

Le président de la commission électorale et deux de ses membres ont été interpellés jeudi.

Malgré cela, les manifestants ont continué à descendre dans la rue jeudi pour exiger la libération des personnes détenues, la fin de la dictature et l'abolition de la constitution de 2008, très favorable à l'armée.

"N'allez pas au bureau!", ont scandé des protestataires devant la Banque centrale à Rangoun, la capitale économique. "Nous manifesterons jusqu'à ce qu'Aung San Suu Kyi (ex-cheffe de facto du gouvernement civil) et Win Myint (ex-président de la République) soient libérés", a déclaré à l'AFP un employé de la banque.

Des membres des ethnies karen, rakhine ou kachin, en habits traditionnels, ont rejoint la contestation, alors que certaines minorités sont depuis des décennies en conflit avec les militaires.

Des rassemblements ont eu lieu dans plusieurs régions du pays. Dans l'État Shan (est), des manifestants en costume traditionnel ont porté leur message anti-coup d'État sur l'eau à bord de bateaux de pêche sur le célèbre lac Inle.

Dans l'ancienne ville de Bagan, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, des centaines de personnes ont marché entre les temples et les pagodes.

- Condamnations internationales -

L'escalade de la violence contre les manifestants a été condamnée à l'international.

Le président américain Joe Biden avait annoncé mercredi que son administration réduirait l'accès des généraux birmans à 1 milliard de dollars de fonds aux Etats-Unis.

Le département du Trésor américain a détaillé les sanctions jeudi, annonçant bloquer tous les actifs et transactions aux Etats-Unis de dix responsables militaires ou anciens militaires, tenus pour responsables du coup d'Etat.

Outre le général Hlaing, ces mesures visent des chefs militaires comme le ministre de la Défense, le général Mya Tun Oo.

Washington a menacé de prendre des sanctions supplémentaires si l'armée ne quitte pas le pouvoir et si de nouvelles violences ont lieu contre les manifestants.

Le Royaume-Uni et l'Union Européenne ont aussi brandi la menace de sanctions.

Le Conseil des droits de l'homme de l'ONU va tenir vendredi une session extraordinaire sur les événements. La position de Pékin et de Moscou, soutiens traditionnels de l'armée birmane aux Nations unies, sera scrutée de près.

- Loi sur la cybersécurité -

Une coalition des principaux acteurs d'internet en Asie -dont Facebook, Google et Twitter- a dénoncé jeudi un projet de loi sur la cybersécurité qui permettrait à l'armée d'interdire des sites web et d'obliger les réseaux sociaux à transmettre des métadonnées d'utilisateurs.

La junte conteste la régularité des législatives de novembre, remportées massivement par la LND. En réalité, les généraux craignaient de voir leur influence diminuer après la victoire d'Aung San Suu Kyi, qui aurait pu vouloir modifier la constitution.

Très critiquée il y a encore peu par la communauté internationale pour sa passivité lors des exactions contre les Rohingyas, celle qui est prix Nobel de la paix et a été en résidence surveillée pendant 15 ans pour son opposition à la junte, reste adulée dans son pays.

Elle serait "en bonne santé", assignée à résidence à Naypyidaw, d'après son parti.

Le pays a déjà vécu près de 50 ans sous le joug des militaires depuis son indépendance en 1948.