Un peu partout à Rangoun, des longyi, sortes de jupes longues nouées sur le nombril, étendus sur une corde à linge barrent les rues de la ville.

Aussi inoffensif que cela puisse paraître, ces installations ont pourtant maintes fois arrêté les forces de l'ordre dans leur progression pour disperser une manifestation anti-junte.

En cause, une superstition liée aux vêtements de femmes, dont les hommes ne doivent pas approcher.

C'est l'une des tactiques utilisées pour résister, depuis le putsch du 1er février qui a évincé la cheffe du gouvernement civil Aung San Suu Kyi et porté au pouvoir une junte militaire.

L'armée a petit à petit intensifié sa répression, utilisant des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes, des balles en caoutchouc et parfois même des balles réelles contre des manifestants, qui font preuve d'imagination pour riposter.

La dernière idée en date consiste à accrocher des vêtements sur une corde à linge qui traverse la rue à hauteur d'homme.

"Le longyi d'une femme est considéré comme blessant le corps des hommes", a déclaré à l'AFP la militante Thinzar Shunlei Yi.

"S'ils passent sous l'une des jupes, cela signifie que leur "hpone" est détruit."

Hpone dans la culture birmane est le pouvoir ou le prestige d'une personne. Les superstitions à son sujet sont monnaie courante parmi les birmans les plus conservateurs.

Certains soldats refusent de toucher un longyi féminin de peur que cela ne nuise à leur succès sur la ligne de front.

"Lorsque les riverains suspendent leurs longyi sur la corde, (la police et les soldats) ne peuvent pas emprunter la rue, ils ne peuvent pas le traverser. Ils doivent d'abord démonter la corde", explique Thinzar.

Ces vêtements colorés ont été vus un peu partout à Rangoun, du quartier de San Chaung, théâtre de face à-face quotidiens, jusqu'à la périphérie de la ville, où des photos partagées sur Facebook montraient un soldat juché sur un camion en train de se débattre pour retirer le dispositif.

Certains habitants vont même plus loin. Ils apposent sur leurs vêtements des photos du chef de la junte, le général Min Aung Hlaing. Des posters le représentant sont également collées à même le bitume, dans le but de freiner la progression des soldats, réticents à marcher sur le visage de leur chef.

- Des manifestants ingénieux -

Depuis le coup d'Etat, Rangoun s'est transformée. Afin d'empêcher les troupes d'entrer dans leur quartier, les manifestants ont construit des barricades de fortune avec de vieux pneus, des briques, des sacs de sable, du bambou et du fil barbelé.

Certains manifestants sont équipés de sacs en plastique remplis d'eau, qu'ils balancent sur les bombes de gaz lacrymogènes, afin de les étouffer au maximum avant qu'ils ne fassent mal aux yeux.

D'autres brandissent des miroirs en guise de boucliers pour semer la confusion dans le camp adverse. D'autres encore utilisent des extincteurs pour créer un nuage de fumée autour d'eux, leur permettant de s'enfuir plus facilement.

Même avec toute leur ingéniosité, empruntant des tactiques aux mouvements pro-démocratie de Hong Kong et de Thaïlande, le terrain reste inégal, dit Thinzar.

"Nous restons sur notre propre principe, qui est la non-violence ... nous devons retarder cette violence pour nous assurer que nous avons moins de blessures de leur part."

Au moins 54 civils ont été tués depuis le coup d'Etat, selon l'ONU, et des images diffusées en continu sur les réseaux sociaux ont montré des forces de sécurité tirant sur la foule et des corps couverts de sang souffrant de blessures par balles à la tête.

Une manifestante de 19 ans, Kyal Sin, a été atteinte par un tir mortel à la tête à Mandalay mercredi, le jour le plus meurtrier depuis le 1er février.

Les médias d'État ont rapporté vendredi que les autorités enquêtaient sur la cause de son décès.