Au moins dix-sept manifestants pour la démocratie ont été tués et plusieurs blessés mercredi en Birmanie par les forces de sécurité qui continuent à tirer à balles réelles, défiant le concert de protestations internationales.

La junte semble plus déterminée que jamais à éteindre le vent de fronde qui souffle sur ce pays depuis le coup d'Etat du 1er février contre le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi.

Après avoir tiré du gaz lacrymogène et des munitions en caoutchouc, les forces de sécurité ont ouvert le feu à balles réelles dans plusieurs villes pour disperser les rassemblements.

A Rangoun, la capitale économique, au moins six manifestants ont été tués, d'après un secouriste et un journaliste local.

Dans quatre villes du centre, au moins onze protestataires ont péri, dont deux à Mandalay et sept à une centaine de kilomètres de là à Monywa, a-t-on appris de sources médicales.

La télévision d'Etat, MRTV, a fait pour sa part état de quatre morts à Monywa. Des protestataires sont morts en échangeant des coups de feu, a-t-elle assuré, affirmant que les tirs ne provenaient ni de la police ni de l'armée.

Toujours dans le centre du pays, à Myingyan, un jeune de 20 ans a été tué.

Des images diffusées sur les réseaux sociaux l'ont montré couvert de sang, transporté loin des barricades par ses amis. Sur d'autres, une série de détonations a été entendue, tandis que des contestataires continuaient à scander: "Notre révolte doit réussir!".

Des scènes de répression violente ont été rapportées dans plusieurs autres villes du pays.

On dénombre au moins 34 morts dans les rangs des manifestants depuis le putsch, d'après un bilan établi par l'AFP de source indépendante.

Malgré la peur des représailles, les protestataires continuent à descendre dans les rues pour demander le départ des généraux putschistes et la libération des centaines de détenus emprisonnés ces dernières semaines.

Coupures d'internet, renforcement de l'arsenal législatif, vagues d'interpellations, recours aux armes létales: face à la mobilisation pro-démocratie, la junte n'a cessé d'intensifier sa riposte.

La journée de dimanche avait déjà été particulièrement meurtrière avec au moins 18 manifestants tués, d'après les Nations Unies.

Une des victimes a été enterrée ce mercredi, des centaines de personnes chantant autour de son cercueil couvert de fleurs: "La démocratie est notre cause".

- Six journalistes inculpés -

La répression se poursuit aussi sur le terrain judiciaire.

L'ex-président de la République, Win Myint, déjà inculpé pour ne pas avoir respecté des restrictions liées au coronavirus, est désormais accusé d'avoir enfreint la Constitution, a indiqué à l'AFP l'avocat Khin Maung Zaw.

Aung San Suu Kyi, toujours tenue au secret, est elle visée par quatre chefs, notamment "incitation aux troubles publics".

Six journalistes birmans, dont Thein Zaw, un photographe de l'agence américaine Associated Press (AP), ont été inculpés.

Ils sont poursuivis pour avoir "causé la peur parmi la population, répandu de fausses informations (...) ou incité des employés du gouvernement à la désobéissance", selon leur avocate.

D'après ce texte récemment amendé par la junte pour tenter de mettre un terme à la campagne de désobéissance civile lancée dans les heures qui ont suivi le coup d'Etat, ils encourent jusqu'à trois ans de détention.

Les six hommes sont détenus dans la tristement célèbre prison d'Insein de Rangoun où de nombreux prisonniers politiques ont effectué de lourdes peines sous les dictatures précédentes.

"Les journalistes indépendants doivent être autorisés à rapporter les informations librement et en toute sécurité sans crainte de représailles", a réagi Ian Philips, vice-président des informations internationales chez AP.

L'agence demande la libération immédiate de Thein Zaw, interpellé violemment samedi à Rangoun alors qu'il photographiait les forces de l'ordre en train de charger.

- Imbroglio à l'ONU -

L'armée fait toujours la sourde oreille aux condamnations internationales.

Même l'ambassadeur birman aux Nations unies, Kyaw Moe Tun, a rompu de manière spectaculaire avec les généraux la semaine dernière, appelant à "mettre fin au coup d'Etat".

Depuis, la junte lui a désigné un remplaçant aux Nations Unies, tandis que Kyaw Moe Tun assure toujours représenter le pays - un imbroglio juridique qui devra être tranché par l'ONU.

Le Royaume-Uni a demandé une nouvelle réunion du Conseil de sécurité vendredi. Début février, ses 15 membres avaient publié une déclaration commune qui exprimait leur préoccupation sans toutefois condamner le coup d'Etat, Pékin et Moscou, alliés traditionnels de l'armée birmane, s'opposant à une telle formulation.

Les derniers soulèvements populaires de 1988 et de 2007 ont été réprimés dans le sang par les militaires.

L'armée, qui conteste le résultat des élections de novembre remportées massivement par le parti d'Aung San Suu Kyi, a promis la tenue d'un nouveau scrutin. Sollicitée, elle n'a pas répondu aux multiples requêtes de l'AFP pour commenter ces évènements.