L'ex-dirigeante birmane Aung San Suu Kyi, accusée d'avoir enfreint d'obscures règles commerciales et sanitaires, comparaît lundi en vidéoconférence devant la justice, tandis que les forces de sécurité ont de nouveau ouvert le feu sur des manifestants au lendemain de la journée de répression la plus meurtrière depuis le coup d'Etat.

Au moins 18 personnes ont été tuées dimanche, selon les Nations Unies qui se basent sur "des informations crédibles".

L'AFP a pu confirmer à ce stade de source indépendante dix morts, mais certains rapports mettent en avant un bilan encore plus lourd que celui annoncé par l'ONU.

Malgré la peur des représailles, les contestataires étaient de nouveau dans les rues lundi et les tensions étaient vives.

Près de la tristement célèbre prison d'Insein à Rangoun, les forces de sécurité ont tiré sur des manifestants rassemblés pour protester contre les multiples arrestations de la veille, d'après une retransmission en direct sur les réseaux sociaux.

Il n'était pas possible à ce stade de savoir si les tirs ont été effectués à balles réelles ou avec des munitions en caoutchouc. "Nous sommes unis", ont scandé les contestataires.

Dans d'autres endroits de la capitale économique, certains manifestants ont érigé des barricades de fortune avec des panneaux de bois, des canapés ou des poteaux en bambou pour se protéger.

La police a tiré avec des balles en caoutchouc pour tenter d'en disperser certains, d'après un média local qui fait état de plusieurs blessés.

- "En bonne santé " -

Ces tensions interviennent alors qu'Aung San Suu Kyi, tenue au secret par la junte depuis son arrestation le 1er février, comparaît en vidéoconférence devant la justice, a indiqué à l'AFP son avocat Khin Maung Zaw. Elle semble "en bonne santé", a ajouté le conseil qui voyait pour la première fois sa cliente, n'étant toujours pas autorisé à la rencontrer.

L'ex-dirigeante de 75 ans, assignée à résidence dans la capitale Naypyidaw, est poursuivie pour deux chefs d'inculpation extravagants aux yeux des observateurs internationaux: elle est inculpée pour avoir importé illégalement des talkies-walkies et pour avoir violé des restrictions liées au coronavirus.

Aucun motif politique n'a à ce stade été avancé alors que les généraux ont justifié leur putsch en allégeant d'"énormes" fraudes aux élections de novembre, remportées massivement par le parti de la prix Nobel de la paix.

Après près d'un mois de mobilisation pro-démocratie avec des manifestations quotidiennes et une campagne de désobéissance civile, la riposte des autorités a été particulièrement sanglante dimanche.

Trois manifestants sont notamment décédés à Dawei, dans le sud du pays, après avoir été ciblés par "des tirs à balles réelles", selon un secouriste.

Malgré la peur des représailles, des habitants de la ville côtière sont descendus lundi matin dans les rues pour déposer des fleurs rouges et allumer des bougies devant les portraits des victimes.

"L'armée birmane est une organisation terroriste", a réagi sur Facebook Thinzar Shunlei Yi, une militante de premier plan.

Sollicitée, l'armée n'a pas répondu aux requêtes de l'AFP pour commenter ces informations.

Mais les médias d'Etat ont averti dimanche que "des mesures sévères seront inévitablement prises" contre des "foules anarchiques".

On dénombre désormais une trentaine de morts dans les rangs des manifestants depuis le putsch du 1er février, d'après une ONG d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP). L'armée affirme pour sa part qu'un policier a péri en tentant de disperser un rassemblement.

L'utilisation par la police et l'armée d'armes létales contre des manifestations largement pacifiques a suscité un nouveau concert de protestations internationales.

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken a condamné sur Twitter "la violence abominable des forces de sécurité birmanes". "L'usage de forces létales (...) et les arrestations arbitraires sont inacceptables", a réagi de son côté le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres.

L'ambassadeur birman aux Nations unies, Kyaw Moe Tun, avait lui-même rompu quelques jours plus tôt de manière spectaculaire avec les généraux putschistes en appelant à "mettre fin au coup d'Etat militaire" et à "rendre le pouvoir de l'Etat au peuple". Il a été démis de ses fonctions par la junte.

Les nombreuses protestations internationales et l'annonce de sanctions par les Etats-Unis et l'Union européenne n'ont pour l'instant pas réussi à infléchir les militaires.

"Le monde doit intensifier sa réponse. Les mots de condamnation sont les bienvenus mais sont insuffisants", a déploré le rapporteur spécial des Nations Unies l'ONU, Tom Andrews, ajoutant qu'il allait publier ce lundi une liste d'options à proposer au Conseil de sécurité.

- Centaines d'arrestations -

Les vagues d'arrestations se poursuivent.

Plus de 1.100 personnes ont été interpellées, inculpées ou condamnées depuis le coup d'Etat, selon l'AAPP.

Un média officiel a fait état de 571 arrestations pour la seule journée de dimanche.

Plusieurs journalistes ont été arrêtés ces derniers jours, dont un photographe de l'agence Associated Press.

Le pays est secoué par une vague de manifestations et une campagne de désobéissance civile depuis le putsch qui a renversé Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991.

Les derniers soulèvements populaires de 1988 et de 2007 ont été réprimés dans le sang par l'armée déjà au pouvoir pendant près de 50 ans depuis l'indépendance du pays en 1948.