La présidente par intérim de la Bolivie a haussé le ton vendredi contre Evo Morales, le menaçant de poursuites s'il revenait dans son pays, tandis que les partisans de l'ex-chef de l'Etat, qui s'est exilé au Mexique, maintenaient la pression à La Paz, où de nouveaux heurts ont eu lieu.

Cherchant à imprimer sa marque, Jeanine Añez rompt dans le même temps progressivement les relations fraternelles qu'entretenait Evo Morales avec les gouvernements de gauche latino-américains, Cuba et Venezuela en tête.

Sa ministre des Affaires étrangères a ainsi annoncé l'expulsion des diplomates vénézuéliens nommés par Nicolas Maduro, après avoir reconnu l'opposant Juan Guaido comme président par intérim du Venezuela.

Sur le plan intérieur, Jeanine Añez, une ex-sénatrice de droite, a jugé qu'Evo Morales était "parti de lui-même" pour le Mexique après sa démission dimanche. S'il rentrait au pays, il devrait "répondre devant la justice" d'irrégularités lors de la présidentielle du 20 octobre et d'"accusations de corruption", a-t-elle ajouté, lors d'une réunion avec la presse étrangère.

Evo Morales, a affirmé Mme Añez, a "encore des comptes à rendre".

Trois jours après s'être proclamée présidente par intérim de ce pays andin enclavé, Mme Añez, une avocate de 52 ans, s'est engagée à "organiser des élections (présidentielle et législatives, ndlr) transparentes".

Evo Morales a assuré être prêt à rentrer en Bolivie pour "pacifier" son pays, où des heurts émaillent les manifestations qu'organisent chaque jour ses partisans, notamment à La Paz.

De nouvelles échauffourées ont éclaté dans le centre de la capitale administrative vendredi après-midi entre les forces de l'ordre et les partisans d'Evo Morales. La police et l'armée ont dispersé les manifestants à coups de gaz lacrymogène, ont constaté des journalistes de l'AFP.

"On ne fait que manifester pacifiquement et ils (policiers et militaires, ndlr) nous agressent", s'est plaint Maria Ramos.

Auparavant, plusieurs milliers de personnes scandant notamment "Evo, reviens!" et agitant des Wiphalas, le drapeau andin indigène multicolore, étaient descendues de la ville voisine d'El Alto pour manifester leur colère dans les rues de La Paz.

La présidente par intérim a dénoncé de son côté la présence de "groupes subversifs armés" composés de Boliviens et d'étrangers chargés, notamment, de saboter la distribution du gaz en allant jusqu'à utiliser des "explosifs" pour détruire des centres de production d'hydrocarbures.

- Exit la fraternité avec Cuba et le Venezuela -

Evo Morales, 60 ans, s'était proclamé vainqueur de la présidentielle du 20 octobre, prétendant ainsi effectuer un quatrième mandat.

Mais l'opposition a crié à la fraude et de nombreuses manifestations, parfois très violentes, ont eu lieu. Une mutinerie au sein de la police et enfin son lâchage par l'armée l'ont poussé à quitter la présidence.

Depuis qu'Evo Morales a annoncé sa démission, ce sont ses partisans qui affichent leur colère, assurant que son départ était dû à un "coup d'Etat" fomenté par l'opposition.

"Il ne faut pas oublier qu'Evo Morales a obtenu 40% des suffrages à la présidentielle", rappelle le politologue Carlos Cordero. Ces manifestations sont "l'expression de la loyauté" de certaines couches de la population, majoritairement indigènes, envers Evo Morales.

Pour tenter de pacifier le pays, le diplomate Jean Arnault envoyé par le secrétaire général de l'ONU doit participer aux négociations entre le gouvernement par intérim et les représentants d'Evo Morales, selon León de la Torre, ambassadeur de l'UE en Bolivie.

La rupture la plus marquante avec la présidence d'Evo Morales qu'opère Jeanine Añez concerne les relations de la Bolivie avec ses voisins latino-américains.

La ministre des Affaires étrangères Karen Longaric a ainsi annoncé l'expulsion prochaine de l'ensemble du personnel diplomatique vénézuélien qui "représente le gouvernement de (Nicolas) Maduro" car il a fait preuve d'"ingérence" dans les affaires intérieures du pays andin.

La veille, le gouvernement de Mme Añez avait reconnu l'opposant Juan Guaido comme président par intérim du Venezuela, tout comme une cinquantaine d'autres pays, dont les Etats-Unis.

Une mesure hautement symbolique, compte tenu des liens qui unissaient Evo Morales et le défunt président vénézuélien Hugo Chavez (1999-2013).

Dans le même ordre d'idées, la Bolivie va quitter l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (Alba) qui réunit notamment Cuba, le Nicaragua, le Venezuela et plusieurs pays des Caraïbes, et l'Unasur, créée en 2008 à l'initiative d'Hugo Chavez et de son homologue brésilien de l'époque, Luiz Inacio Lula da Silva.

L'Equateur a annoncé vendredi qu'il reconnaissait le gouvernement de Mme Añez, se joignant ainsi à plusieurs autres pays dont les Etats-Unis et la Russie.

Cuba a pour sa part dénoncé l'arrestation de six de ses citoyens en Bolivie, accusés de manière "calomnieuse" de financer les manifestations contre le nouveau gouvernement de Jeanine Añez. Parmi ces six personnes figure la cheffe de la mission de coopération médicale cubaine en Bolivie, Yoandra Muro, selon La Havane.

Le gouvernement bolivien a annoncé que Cuba allait rapatrier "725 citoyens cubains qui remplissent des tâches de coopération dans différents secteurs".